Un peu d’histoire de la BBC – comment le “bien national” le plus puissant de Grande-Bretagne aide à contrôler le peuple britannique tout en servant l’impérialisme.

Pour comprendre la position adoptée par la BBC à l’égard de Julian Assange, fondateur de Wikileaks, journaliste primé, éditeur, fiancé, père, fils, frère, être humain, il est utile de connaître quelques faits élémentaires de la BBC.

Les dirigeants de la BBC sont triés sur le volet par le gouvernement. Ils ont souvent des liens étroits et de longue date avec le Premier ministre, comme Chris Patten qui était membre du cabinet de Margaret Thatcher en 1989 et David Clementi, ancien directeur adjoint de la Banque d’Angleterre, conseiller de Margaret Thatcher dans les années 1980. Le chef actuel est Richard Sharp, ancien conseiller de Boris Johnson lorsque celui-ci était maire de Londres. Sharp était également le manager du milliardaire Rishi Sunak, Ministre de l’Economie, lorsque ce dernier travaillait à la banque Goldman Sachs. Allié politique du gouvernement, Sharp a fait don de £400 000 au Parti Conservateur. Il est si riche qu’il peut se permettre de travailler gratuitement pour la BBC.

En Grande-Bretagne, le fait d’avoir un téléviseur et de ne pas payer la redevance TV, qui constitue la principale source de revenus de la BBC, constitue toujours un délit. Des personnes ont été emprisonnées, et peuvent encore l’être, pour ne pas avoir payé la redevance.

En 2020, le revenu de la redevance s’élevait à £3.750.000.000, soit plus que ce que le Royaume-Uni a dépensé pour ses prisons en 2019. Ses activités commerciales génèrent davantage de revenus. La situation financière de la BBC, qualifiée de privilégiée par l’autorité de régulation OFCOM, permet aux journalistes de haut niveau, aux présentateurs de journaux télévisés et aux présentateurs d’actualités de toucher des salaires lucratifs.

Le Ministre des Affaires Etrangères contrôle les objectifs, les priorités, les cibles et les langues dans lesquelles le Service International [World Service] est fourni.

Le BBC World Service n’est pas réglementé, il est exempté de tout contrôle officiel, bien que la BBC ait une audience internationale bien plus importante que l’audience nationale. Le World Service de la BBC pourrait atteindre 500 millions de personnes par semaine d’ici 2022.

Le World Service est financé par les droits de licence et par le gouvernement. En 2015, il s’est vu allouer 289 millions de livres sterling provenant du budget de la sécurité nationale et de la défense sous la direction du Premier ministre de l’époque, David Cameron, à répartir sur cinq ans. Il est fort possible que cela soit maintenu.

L’année dernière, le précédent directeur de la BBC, David Clementi, a fait le commentaire suivant :

“Aucun autre actif national n’a le potentiel de servir la Grande-Bretagne de manière aussi puissante – en nous unissant en tant que nation unique chez nous, et en représentant la Grande-Bretagne globale à l’étranger… La BBC est un grand actif national ; une BBC diminuée est un Royaume-Uni affaibli.”

En bref, la BBC aide l’élite britannique à contrôler le récit au pays et à l’étranger. Avec la BBC de son côté, conjointement avec d’autres médias commerciaux serviles aux puissants, la tyrannie peut être exportée vers des pays ciblés par le Foreign Office sous la forme de guerres militaires, économiques ou par procuration, gérées en façade comme des guerres “humanitaires” ou contre le terrorisme.Julian Assange nous a aidés à comprendre cette tyrannie.

Comment le gouvernement britannique a utilisé la BBC pour gérer l’arrestation d’Assange

Moins d’une heure et demie après l’arrestation d’Assange le 11 avril 2019, la BBC a diffusé une déclaration de Jeremy Hunt, le ministre des Affaires étrangères de l’époque. La BBC a refusé de répondre aux questions de FOI [Freedom of Information] concernant cette interview, et jusqu’à présent, le Foreign Office a nié l’existence d’une correspondance autour de cette interview (un examen est censé être en cours). Cette interview a probablement été filmée dans une pièce du Foreign Office, comme l’indique cette image d’Alan Duncan, ancien vice-ministre des Affaires étrangères, apparemment prise au même endroit. Cela suggère que M. Hunt a invité la BBC au Foreign Office dans le but explicite de contrôler le récit autour du retrait par le gouvernement équatorien de l’asile à M. Assange.

Hunt ne fait aucune référence à un crime, une accusation ou une condamnation ; implicitement, il dépeint Assange comme un personnage malhonnête, méprisable et lâche : “Assange n’est pas un héros” “il se cache de la vérité depuis des années” “il a pris l’ambassade équatorienne en otage…”.

Au moment où cette déclaration a été diffusée, tout ce que l’on savait d’Assange était qu’il était recherché pour avoir enfreint, sept ans auparavant, une libération sous caution de la police qui n’était liée à aucune accusation, mais qui avait résulté de sa demande d’asile à l’ambassade de l’Équateur. En substance, M. Hunt a utilisé le “bien national” le plus puissant de Grande-Bretagne pour créer un sentiment de comportement criminel grave à propos d’une violation mineure de la loi. Cela n’avait aucun sens juridique ou logique.

Jeremy Hunt n’était pas connu pour utiliser l’”atout national” le plus puissant de la Grande-Bretagne pour faire des discours similaires sur les milliers de personnes qui violent leur liberté conditionnelle chaque année en Grande-Bretagne, ou sur des délinquants graves connus, mais le 11 avril 2019, il a décidé de réserver un traitement spécial à Julian Assange.

Le traitement réservé par Hunt à Assange peut être comparé à l’affaire portée devant la CEDH,%22itemid%22 :[%22001-122697%22]]contre Vladimir Poutine par Mikhaïl Khodorkovski lorsque Poutine était Premier ministre de la Fédération de Russie. M. Khodorkovsky a affirmé que M. Poutine avait violé son droit à la présomption d’innocence en faisant certains commentaires, notamment “un voleur devrait être en prison”, avant le deuxième procès de M. Khodorkovsky pour crimes financiers. Cependant, la CEDH a jugé,%22itemid%22 :[%22001-122697%22]] que Poutine n’a pas violé la présomption d’innocence car :

  • ses commentaires étaient spontanés, non préparés
  • ils ont été faits au cours d’une conférence de presse couvrant de nombreux sujets sans relation avec Khodorkovsky
  • Poutine a clarifié ses commentaires en référence à la première condamnation de Khodorkovsky.

Comparons maintenant les mêmes critères aux commentaires de Hunt sur Assange et nous constatons que c’est le contraire qui s’applique :

  • ils impliquent un comportement criminel sans référence à une accusation ou une condamnation.
  • ils ont constitué une déclaration, préparée à l’avance et probablement répétée
  • le tournage de sa déclaration a probablement été organisé par Hunt en utilisant le ” bien national ” le plus puissant de Grande-Bretagne, dans le but d’encourager le public à voir Assange d’une manière particulière
  • aucun autre média n’a été invité par Hunt à poser des questions ou à remettre en question son récit
  • seul journaliste en position de poser des questions ou de contester Hunt, celui de la BBC n’est pas allé dans ce sens, invitant plutôt Hunt à aborder un autre sujet.

Dans le cas de Khodorkovsky, la CEDH a expliqué à la fois les notes de diffamation et la violation du droit à la présomption d’innocence :

La Cour rappelle que l’article 6 § 2 sera violé si une déclaration d’un agent public concernant une personne accusée d’une infraction pénale reflète l’opinion que celle-ci est coupable avant que sa culpabilité ait été prouvée conformément à la loi. Il suffit, même en l’absence de toute constatation formelle, qu’un raisonnement suggère que l’agent public considère l’accusé comme coupable.

La Cour a déjà jugé que l’article 6 § 2, dans son aspect pertinent, vise à empêcher que des déclarations préjudiciables faites en relation étroite avec la procédure ne portent atteinte à un procès pénal équitable. Lorsque de telles procédures n’existent pas ou n’ont jamais existé, les déclarations attribuant un comportement criminel ou autre comportement répréhensible sont plutôt pertinentes pour des considérations de protection contre la diffamation et soulèvent des questions potentielles sous l’angle de l’article 8.

D’autres ministres, dont la première ministre de l’époque, Theresa May, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Sajid Javid, et le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Alan Duncan, ont tous déclaré qu’Assange était “à juste titre confronté à la justice”. Pourtant, la seule chose qu’ils avaient sous la main était une infraction mineure à une libération sous caution, ce qui montre une utilisation tout à fait disproportionnée de leurs fonctions publiques de haut niveau, deux d’entre eux utilisant une BBC prête à l’emploi, disponible sur demande. Dans le cas de Hunt, il a utilisé à la fois la BBC et Twitter. De toutes les déclarations sur l’arrestation d’Assange, c’est celle de Theresa May qui fait référence à l’accusation de violation de la liberté sous caution. Elle a ensuite déclaré : “… cela montre qu’au Royaume-Uni, personne n’est au-dessus de la loi”, une autre phrase employée tout au long de la journée par ce groupe de ministres.

Cette référence à la loi britannique était intentionnelle : Assange s’était trouvé dans l’ambassade équatorienne de manière légitime en vertu des lois internationales sur l’asile. En 2015, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (UNGWAD) a déclaré que le Royaume-Uni “a refusé d’honorer ses obligations de respecter l’asile de M. Assange en vertu de la Convention de 1951 sur les réfugiés ou du droit international coutumier” et qu’Assange était détenu arbitrairement à l’ambassade d’Équateur. Ainsi, le jour de son arrestation, les principaux ministres britanniques se sont lancés dans une campagne de mots à la mode pour étouffer tout bruit qui pourrait être fait au sujet de la déclaration de l’UNGWAD et couvrir les crimes du gouvernement équatorien qui venait de retirer l’asile à Assange.

Tout cela avant même qu’Assange n’entre au tribunal pour l’accusation de violation de sa liberté sous caution. Assange n’avait aucun espoir de bénéficier de la présomption d’innocence. Leur comportement était un exemple de “lynchage public“, un terme utilisé par le rapporteur des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, pour décrire la façon dont les institutions publiques et les fonctionnaires ont attaqué Assange.

Et ce n’est pas seulement le grand public qui constituent l’audience de la BBC : de nombreux juges ont certainement entendu ce jour-là la BBC et d’autres médias institutionnels relayer les déclarations des ministres.

Assange fut condamné à la peine la plus sévère possible en Grande-Bretagne pour ce délit mineur : 12 mois de prison. Il fut envoyé dans la prison la plus sécurisée de Grande-Bretagne, où il se trouve encore près de deux ans et demi plus tard, pour rendre service au gouvernement américain.

Comment la BBC a aidé les gouvernements de l’Équateur et des États-Unis à gérer l’arrestation d’Assange

Le jour de l’arrestation d’Assange, le jour même où les États-Unis ont demandé son extradition de Grande-Bretagne, la BBC avait publié de multiples articles sur les craintes d’Assange à ce sujet. En voici quelques exemples : ici, ici, ici, ici, et ici. Pourtant, quelques jours après l’arrestation d’Assange, le journaliste Jon Sopel, qui touche un salaire de £245 000 à la BBC, s’est entretenu avec le président de l’Équateur, Lenin Moreno, et a ignoré près d’une décennie d’articles de la BBC sur le sujet. Au lieu de cela, Sopel a tendu des perches à Moreno qui ont permis à ce dernier de répandre les récits diffamatoires et accablants qu’il voulait :

Sopel :

  • Comment [Julian Assange] se comportait avec le personnel [de l’Ambassade] ?
  • J’ai entendu dire qu’il espionnait votre personnel, qu’est-ce que cela signifie ?
  • Il prétend être un champion de la transparence du gouvernement, de la liberté d’information, qu’il est journaliste et qu’il mérite l’asile.
  • Croyez-vous qu’il soit un agent de la Russie ?
  • Il travaillait donc pour les Russes ?
  • Avez-vous subi des pressions de la part des Britanniques et des Américains pour lui retirer l’asile ?
  • Êtes-vous soulagé qu’il soit parti ?

Les réponses de Moreno ont dépeint un espion cyberterroriste déséquilibré, physiquement violent, étalant ses excréments et travaillant pour la Russie. Toutes ces affirmations de Moreno ont été démystifiés. L’”article” de la BBC est intitulé “Assange a étalé des excréments dans l’ambassade d’Équateur”, selon le président”.

Ces récits ont servi à déshumaniser Assange et à endiguer son soutien. Non seulement cela a protégé les États-Unis de l’examen public, mais cela a également permis à Moreno de promouvoir les affirmations démentes de politiciens américains de premier plan, notamment Jo Biden (“Assange est un terroriste de haute technologie”) et Mike Pompeo, lorsqu’il dirigeait la CIA (“Wikileaks est un service de renseignement hostile non étatique”). On sait maintenant qu’en utilisant les termes “hostiles” et “terroristes” certains au sein du gouvernement Trump, y compris Pompeo, ont envisagé d’assassiner Assange.

Sopel a rendu compte de son “interview” en répétant les histoires colportées par Moreno. Il a livré les propos diffamatoires et démystifiés à BBC World News qui, même à cette époque, avait une audience hebdomadaire de centaines de millions de personnes.

Nous constatons que la BBC est l’outil de propagande privilégié par le gouvernement britannique pour attaquer Assange. Elle est au service du gouvernement, elle peut diffuser ses fausses déclarations, elle peut envoyer une équipe en un claquement de doigts du Foreign Office, on peut compter sur elle pour ne pas poser de questions intelligentes ou remettre en question les récits, elle peut diffuser des messages utiles, elle peut promouvoir des récits diffamatoires sur son immense plateforme BBC World News, et il n’y a pas d’histoires qu’elle est incapable de colporter : les excréments, les abus sur les chats. Toutes ont été utilisées contre Assange.

À suivre…

Nina Cross

Traduction “toute ressemblance avec d’autres médias…” par Viktor Dedaj avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.





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