Montcabrier (Tarn), reportage

L’autoroute Toulouse-Castres sera bien construite, et ce dès 2023. Jean Castex a confirmé samedi 25 septembre le projet du gouvernement, malgré la forte opposition locale. Le Premier ministre s’était spécialement déplacé dans le Tarn, pour faire l’annonce depuis le village de Lagarrigue, voisin de Castres. Il a même dévoilé l’identité du concessionnaire, l’entreprise qui gérera la route en échange de la perception des péages : il s’agit du groupe de travaux publics NGE. Ce dernier a quant à lui assuré que l’immense chantier de cette future A69 ne nécessiterait, finalement, pas l’ouverture de carrières. C’était l’un des points sur lequel se cristallisaient les inquiétudes.

Mais les annonces n’ont pas réussi à apaiser les opposants, réunis — hasard du calendrier ? — le même week-end, non loin de là, à Montcabrier. Intitulé FestiVad, il était organisé par les associations Village Action Durable et le collectif Stop Carrière Montcabrier 81. Ainsi, ces déclarations ont d’abord provoqué l’étonnement à FestiVad : « NGE ? C’est une première, ils n’ont jamais construit et géré ce genre d’infrastructure à 100 % », pouvait-on entendre. Mais c’est surtout l’abandon des carrières, qui s’annonçaient gigantesques, qui a surpris : « Tout d’un coup, il n’y a plus besoin de carrières alors que le projet initial tablait sur 2,8 millions de mètres cubes de remblai nécessaire, qui ne pouvait pas être fourni par les carrières existantes dans la région… C’est magique ! »

© Gaëlle Sutton/Reporterre

Geoffrey Tarroux, porte-parole de Stop Carrière Montcabrier 81, explique l’enjeu de cette décision déroutante : « Le tracé de la future autoroute est souvent proche du Girou, un cours d’eau qui déborde régulièrement. La plupart de l’A69 serait en zone inondable, d’où la nécessité d’une grande quantité de remblai. »

Venu de Toulouse il y a six ans, cet instituteur avait envie de s’investir contre le projet d’autoroute « d’une façon ou d’une autre. Les carrières, ça a été ma porte d’entrée ». C’est en juillet 2020 qu’il avait appris, avec les habitants de trois villages (Saint-Germain-des-Prés, Villeneuve-lès-Lavaur et Montcabrier) que NGE avait commencé des tractations discrètes, directement auprès des agriculteurs, pour ouvrir trois carrières sur leurs terrains pendant quatre à sept ans. « Pour le village de Montcabrier [314 habitants], cela voulait dire 16 hectares de terres agricoles cédés, 645 000 m3 de terre à 450 mètres de l’école intercommunale et à moins de 100 mètres des premières habitations, dont la mienne ! »

La première édition du FestiVad s’est tenue le samedi 25 septembre. © Alain Pitton/Reporterre

Une étude d’impact incomplète

« Vous savez pourquoi il n’est plus question de carrières ? explique Annick Makala, cadre supérieure au ministère de l’Environnement à la retraite, proche de France Nature Environnement (FNE) et du collectif Pas d’autoroute Castres-Toulouse (Pact). Parce que tous les décideurs politiques sont conscients de l’irrégularité de leur dossier, à cause d’elles. »

Ni l’Autorité environnementale, ni le Commissariat général à l’investissement, ni la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), ni les préfectures n’avaient été informées de ce projet de carrières, alors que NGE prospectait depuis 2016… Ainsi, ces carrières ne figuraient pas dans le dossier d’étude d’impact, permettant d’évaluer les conséquences, notamment environnementales, du projet.

À l’entrée du FestiVad, une banderole accueille les arrivants : « Non à l’autoroute, oui à l’aménagement de la RN126. » © Alain Pitton/Reporterre

« Séparer l’ouverture de nouvelles carrières de l’étude d’impact général, ça porte un nom : le saucissonnage. Et c’est illégal », souligne Annick Malaka. La déclaration d’utilité publique de 2018 repose donc sur une étude d’impact environnemental incomplète, alors même que Philippe Ledenvic, le président de l’Autorité environnementale, l’a confirmé par mail en réponse à une lettre ouverte des opposants en octobre 2020 : « Les projets de carrières qui ont pour seule finalité d’approvisionner un chantier routier font partie du même projet. »

La carrière devait être située à environ 400 mètres de l’école du village de Montcabrier. © Alain Pitton/Reporterre

Étant donné le caractère explosif de ce sujet qui pourrait faire capoter le projet d’autoroute, dont on peut lire l’histoire ci-dessous, on comprend que les carrières aient disparu de l’annonce officielle de M. Castex. Et que NGE l’ait expliqué par un communiqué publié sur son site internet à l’heure même où l’entreprise a été choisie comme concessionnaire de l’autoroute : « NGE a proposé à l’État des optimisations permettant de s’affranchir du besoin d’ouvertures de carrières temporaires de matériaux. Cela a été rendu possible grâce, d’une part, à sa connaissance approfondie de la géologie des terrains concernés […] et, d’autre part, à son savoir-faire dans la réutilisation des matériaux de chantier. »

Deux enfants jouent à proximité du terrain de foot proche de l’endroit où l’autoroute A69 passera. © Alain Pitton/Reporterre

Des opposants déterminés

« À moins que », émettent mi-rigolards mi-inquiets quelques opposants bien au fait du dossier, « NGE refile les carrières à Vinci ». « C’est vrai qu’on a appris cet été que Vinci approchait aussi des agriculteurs le long du tracé pour des carrières, mais on en était resté à l’hypothèse que Vinci obtiendrait la concession », explique Michaël Labat, un des piliers de Stop Carrière Montcabrier 81. Samedi soir, autour des tables du festival, à l’heure de l’apéritif au son de l’accordéon, les commentaires des opposants fusaient. « Pour moi, Vinci a renoncé après avoir mené un sondage auprès des futurs usagers sur le prix qu’ils accepteraient de payer. À plus de 15 euros l’aller-retour, elle serait plus chère que Pau-Langon rapporté au nombre de kilomètres ! » s’amuse Geoffrey.

Annick Makala : « Il est difficile de faire passer l’idée que l’État peut être hors la loi, et pourtant… » © Alain Pitton/Reporterre

Ils sont fiers, ce samedi : « Parce qu’on est arrivé à fédérer aujourd’hui encore des gens qui ne sont pas que dans la lutte », dit Michaël. Il ajoute : « Nous avons pointé l’irrégularité de ces carrières et nous voyons que ça gêne les décideurs. Nous sommes l’expertise citoyenne, nous sommes légitimes face à l’illégalité. » Quant à Michel Costadau, paysan à la confédération paysanne du Tarn, il est définitivement optimiste et le clame au micro : « Le caillou [les carrières] a changé de chaussure. D’abord, les autoroutes, c’est dépassé, plus personne n’en veut et puis, le département n’a pas assez de terres de réserves pour compenser les agriculteurs qui seront expropriés. » Ils sont plusieurs à le clamer, ils iront, s’il le faut, jusqu’à l’opposition physique si les travaux commencent avant que tout recours juridique ne soit épuisé. « Parce qu’on l’a vu avec le grand contournement de Strasbourg, une fois les travaux commencés, légal ou pas, le chantier va jusqu’au bout. Et ça, c’est non. »

La première édition du FestiVad s’est tenue le samedi 25 septembre. © Alain Pitton/Reporterre

Toulouse-Castres, un projet vieux de trente-cinq ans

La question des carrières est indissociable de la saga du projet Lact (liaison autoroutière Castres-Toulouse), dont voici les grandes lignes. Les anciens font remonter son origine au milieu des années 1980, avec Jacques Chirac (Premier ministre en 1986) et son ami Pierre Fabre (mort en 2013), alors président des Laboratoires Pierre Fabre. Le deuxième groupe pharmaceutique français a son siège à Castres et plusieurs sites de recherche et de production à Toulouse. L’ombre de la première fortune d’Occitanie a toujours pesé sur le projet : en 2004, il avait même financé une étude pour savoir s’il fallait aménager la nationale 186 ou faire une nouvelle liaison en site propre. Samedi 25 septembre encore, Pierre-Yves Revol, président de Pierre Fabre Participation, se tenait aux côtés de Jean Castex lors de ses annonces autoroutières.

Imaginée concrètement en 1996, l’autoroute A69 en projet relierait l’A68 existante à la rocade de Castres par une liaison autoroutière d’environ 54 km depuis Verfeil (Haute-Garonne). Pour un gain de temps estimé entre 15 minutes pour les opposants, à 35 minutes pour les pouvoirs publics, pour les 6 000 trajets quotidiens à l’heure actuelle. Aucune étude sérieuse, selon les opposants, n’est venue défendre la nécessité de cette infrastructure. FNE a mené une enquête approfondie sur l’aspect socioéconomique du projet, qui n’a jamais été, selon l’association, sérieusement étudiée par les autorités.

Du point de vue environnemental, le tronçon autoroutier conduira à la destruction, en prise directe, de 300 hectares de terres agricoles et d’environ 200 hectares de nature, dont des zones Natura 2000 et des Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff). C’est en 2007 qu’a été créé le collectif RN126 (du nom de la nationale le long de laquelle devrait s’étaler la 2×2 voies) notamment pour proposer une alternative : aménager la nationale afin de la rendre plus sûre. Les opposants ont fini par obtenir un débat public en 2009, mais cette question ne sera jamais abordée. Malgré les études contradictoires et les recours, la déclaration d’utilité publique (DUP), publiée le 19 juillet 2018, n’aura pas été annulée par la justice.

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