Focșani et Tătaru (Roumanie), reportage

Le rendez-vous est donné. Trois hommes nous attendent dans un café en banlieue de Focșani, une ville industrielle dans l’est de la Roumanie, au pied des Carpates orientales. Ils travaillent tous pour Ingka Investments, filiale du groupe Ikea. L’entreprise détient 50 000 hectares de forêts en Roumanie, ce qui en fait le plus gros propriétaire privé du pays. Elle accusée par l’ONG roumaine Agent Green, qui lutte contre la déforestation, de bafouer ses engagements environnementaux et de « massacrer » les forêts du pays.

Le directeur national d’Ingka, Constantin Moisa, est venu spécialement accompagné du responsable de la conformité, Costel Bucur, et de Paul, le coordinateur local, qui sera notre chauffeur du jour. Le déplacement de ces trois hommes pour répondre à nos questions dans cette région rurale de la Roumanie traduit la gravité des accusations portées à l’encontre de l’entreprise. « Ikea répète qu’il gère durablement les forêts roumaines, alors que nous avons des preuves qu’il les détruit », peut-on lire dans le rapport d’Agent Green, l’une des organisations les plus actives du pays.

Les Carpates roumaines. © Agent Green

La délégation d’Ingka nous propose de monter dans leur voiture pour visiter l’une des exploitations forestières décrites dans le rapport d’Agent Green, située à proximité de la localité de Tătaru. La piste pour arriver jusqu’au village est chaotique, poussiéreuse, parsemée de rochers et rythmée par des pentes abruptes. Moins de 500 âmes vivent dans ce village, le dernier avant que la route ne s’arrête et ne laisse place à une forêt sauvage et extrêmement dense [1].

Avant de descendre vers le village pour visiter la parcelle forestière que détient Ikea, notre voiture s’arrête. « Vous la voyez la déforestation ? » questionne avec ironie Constantin Moisa, directeur d’Ingka Investments en Roumanie. Les 50 000 hectares que détient le géant de l’ameublement via sa filiale en Roumanie sont fragmentés dans tout le pays, principalement dans le sud-est.

« Ikea ne respecte absolument pas ses engagements. »

Les parcelles situées dans les forêts de Dălhăuți et de Tătaru sont particulièrement ciblées dans le rapport d’Agent Green, puisqu’elles se situent parfois en plein milieu d’aires protégées ou Natura 2000. « Cela fait deux ans que nous menons des investigations avec des experts pour récolter des preuves », dira plus tard à Reporterre Mircea Barbu, coordinateur de l’enquête pour l’ONG. « Grâce à de nombreuses images satellites, de drones et des enquêtes de terrain, nous avons montré qu’Ikea ne respecte absolument pas ses engagements pour réguler durablement ses forêts, c’est même tout le contraire. » Des ingénieurs forestiers ont notamment été diligentés par Agent Green pour se rendre sur les lieux.

« Au lieu d’effectuer des coupes d’arbres progressives pour laisser le temps aux arbres de se régénérer, Ikea pratique des coupes rases [abattage de la totalité des arbres d’une parcelle], c’est une catastrophe pour la biodiversité. Sur la zone de Tătaru, c’est clairement visible, nous avons constaté une érosion massive des sols et des glissements de terrains », affirme Mircea Barbu. « Pour la communauté de Tătaru, cela pourrait même être dangereux si un glissement de terrain venait à couper la seule route qui les relie au monde extérieur. »

Costel Bucur sur la parcelle coupée à blanc, près du village de Taratu. © Justin Carrette/Reporterre

Nous visitons une première parcelle de 4,5 hectares. Constantin Moisa, le directeur de l’entreprise qui gère les forêts roumaines d’Ikea, assure : « Nous sommes transparents sur la gestion de nos forêts. Dans cette zone, le bois que nous coupons est principalement destiné aux communautés locales pour se chauffer. Nos parcelles sont gérées de manières durables en étudiant les espèces d’arbres, en coupant celles qui empêchent d’autres de se développer, et en maintenant cet écosystème. »

Nous passons devant une zone qui s’apparente à un glissement de terrain. Un phénomène pointé du doigt par Agent Green dans son rapport, et qui résulte selon l’organisation d’une mauvaise gestion forestière. « C’est naturel dans la région, regardez autour de vous », assure Constantin Moisa. Certains arbres encore debout sont abîmés par le bardage, la technique pour acheminer les troncs en dehors de la forêt. Ils semblent vidés de l’intérieur, écorchés par le passage des grumes. Là aussi, un « phénomène inévitable et sans conséquence », selon les salariés d’Ingka.

« Je vous invite à repasser dans quelques années pour voir le résultat ! »

Nous nous dirigeons ensuite vers une autre parcelle. Le terrain est quasiment nu, et c’est d’autant plus troublant que nous sommes entourés de forêts extrêmement denses. Aucun arbre n’est debout. Costel Bucur s’attache rapidement à nous montrer certaines pousses de chênes ou de hêtres. « Vous voyez, dans le rapport on peut lire qu’il n’y a pas de régénération, mais regardez autour de vous, il y a énormément d’arbres qui sont en train de repousser naturellement. Je vous invite à repasser dans quelques années pour voir le résultat ! »

Un arbre blessé suite aux passages des grumes. © Justin Carrette/Reporterre

On verra. Toujours est-il qu’après deux années d’investigation, Mircea Barbu et ses collègues d’Agent Green ont recueilli des données bien différentes de ce qu’affirment les représentants d’Ingkea. « Dans son plan de gestion, Ikea souligne qu’il prend soin des forêts en pratiquant des coupes progressives. Le taux de régénération de cette parcelle est de 70 % sur le papier. Mais après l’avoir visité, nous avons prouvé qu’il était de moins de 20 %. C’est une coupe rase, la forêt est saignée à blanc. » Agent Green met également en évidence dans son rapport les engagements pris par la Commission européenne en juillet 2021 pour préserver les forêts primaires et anciennes.

« Les événements extrêmes que nous avons connus dernièrement en Europe, les incendies, les inondations, nous rappellent à quel point le changement climatique s’accélère, indique Mircea Barbu. Nous savons que le fait d’avoir une ceinture verte, des forêts anciennes et en bonne santé, est la manière la plus rapide et la plus économique de ralentir ce changement climatique. Personne ne sait si la régénération qu’Ikea pratique sur ces parcelles, si les nouveaux arbres qu’ils plantent vont pouvoir absorber autant de CO₂ dans l’atmosphère que les forêts anciennes. »

Un arbre coupé sur l’une des parcelles d’Ikea. © Justin Carrette/Reporterre

Le bois coupé en Roumanie est une manne financière pour Ikea. Il est majoritairement revendu à d’autres entreprises ou aux communautés locales pour le chauffage individuel. Mircea Barbu estime qu’il est également « possible » que du bois provenant de forêts primaires ou anciennes se retrouvent dans des meubles Ikea vendus au grand public.

L’entreprise suédoise est peu transparente sur la traçabilité de son bois coupé. « Ikea avait affirmé en 2017 avoir arrêté de collaborer avec l’entreprise HS Timber, qui avait perdu sa certification FSC après de nombreux soupçons concernant des coupes de bois illégales. Pourtant, Ikea via sa filiale Ingka, continue de vendre du bois à cette entreprise et entretient ce marché frauduleux », affirme le militant d’Agent Green.

Six gardes forestiers tués en six ans

Ce « marché frauduleux » est une tare pour les forêts roumaines (selon Agent Green, sur les 8 millions de mètres cubes coupés chaque année en Roumanie, la moitié ne repose sur aucune autorisation). Depuis la chute du dictateur Ceausescu en 1989, de nombreuses entreprises commerciales sylvicoles s’affairent à exploiter — parfois illégalement — ce trésor national, ces forêts qui n’ont parfois jamais connu l’influence humaine.

Ces entreprises s’appuient également sur un réseau de corruption et d’intimidation pour opérer en toute impunité. Six gardes forestiers ont été tués entre 2014 et 2020 et 650 victimes de violences ont été recensées par le syndicat forestier national. Même si la situation s’améliore, selon Mircea Barbu, les forêts roumaines sont toujours menacées. « Il y a 10 ans certaines personnes allaient simplement dans la forêt et coupaient les arbres sans aucune autorisation. Dans la dernière décennie, cela s’est transformé, la déforestation continue mais en étant tolérée, avec tous les papiers nécessaires pour continuer à couper légalement des forêts anciennes et primaires. »

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