Tous les hydrogènes ne se valent pas, ou du moins pas sur le plan écologique. C’est ce que révèle une nouvelle étude intitulée « How green is blue hydrogen ? » (L’hydrogène bleu est-il vraiment écolo ?) publiée dans la revue Energy Science & Engineering. Les deux auteurs, issus des Universités de Cornell et de Stanford, affirment que l’hydrogène bleu n’est pas, et de loin, la solution écologique en matière d’énergie. « Nous suggérons que l’hydrogène bleu n’est qu’une distraction, qui ne fait que reporter des actions nécessaires véritablement capables de décarboner l’économie mondiale de l’énergie », concluent les scientifiques, alors que de plus en plus de gouvernements se tournent vers la production de ce gaz pour entamer leur transition environnementale. Alors, fausse bonne idée ?

Peut-être avez-vous déjà entendu parler de l’hydrogène bleu, nouvel eldorado des investisseurs privés et publics sur fond de transition écologique. Et pour cause, ce vecteur énergétique attire de plus en plus l’attention des grands industriels mais aussi des gouvernements pour ces vertus écologiques, constituant ainsi un nouveau marché très attractif. Ainsi, les plans de relance gouvernementaux et européen font la part belle à l’hydrogène, qui serait l’énergie « verte » de l’avenir.

L’hydrogène : le chouchou des plans de relance et des politiques « vertes »

En France, le gouvernement a promis de dépenser plus de sept milliards d’euros sur dix ans pour développer ce nouveau vecteur d’énergie, comme l’explique Reporterre dans son enquête consacrée au sujet. « Et pour piloter cette grande transformation, il vient de créer un Conseil national de l’hydrogène, rassemblant une palette de patrons d’entreprises aujourd’hui peu connues pour leur engagement contre le réchauffement climatique : Total, Air Liquide, Engie, Airbus, KemOne, ArcelorMittal, Faureci », expliquent quelque peu sceptiques les auteurs de l’article. Au niveau supranational, la devise est la même puisque l’Union Européenne (UE) a validé l’objectif des industriels du secteur : faire rouler d’ici 2030 cent mille camions à l’« hydrogène décarboné », dans le cadre de sa « stratégie de l’hydrogène pour une Europe climatiquement neutre », présentée en juillet 2020.

L’hydrogène est utilisé dans de nombreux domaines, comme en agriculture pour la fabrication d’engrais. – Pixabay

Mais qu’y a-t-il derrière ce nouveau chouchou des plans de relance et des politiques écologiques ? Comme l’électricité, le dihydrogène H2 (hydrogène) est en réalité un vecteur énergétique et non une énergie en tant que telle, car il est produit au moyen d’une réaction chimique à partir d’une autre source d’énergie, comme l’électricité, le charbon ou le gaz. Chaque année, l’industrie mondiale en consomme déjà plus de 75 millions de tonnes dont près de la moitié (45%) sont utilisées pour le raffinage et la désulfuration du pétrole. Le restant sert principalement à produire de l’ammoniac, utilisé comme matière de base dans le secteur de la chimie, notamment pour la production d’engrais. Mais ce n’est pas tout, l’hydrogène est également utilisé dans l’industrie alimentaire, l’électronique, la métallurgie et l’industrie spatiale où il entre dans la composition du carburant des fusées. L’humanité est donc déjà particulièrement gourmande en hydrogène.

Un hydrogène « décarboné » mais plus émetteur ?

Bien au-delà de son utilité, ses diverses appellations dépendent de l’énergie première dont il est issu. Ainsi, l’hydrogène vert est fabriqué par électrolyse de l’eau à partir d’électricité provenant uniquement d’énergie renouvelable. L’hydrogène gris est quant à lui fabriqué par procédés thermochimiques avec comme matières premières des sources fossiles (charbon ou gaz naturel), alors que l’hydrogène jaune est plutôt une spécialité française, étant fabriqué par électrolyse mais provenant cette fois-ci essentiellement de l’énergie nucléaire, comme l’explique l’IFPEN, établissement public des énergies. Mais celui qui réveille tous les engouements est encore différent : fabriqué de la même manière que l’hydrogène gris, l’hydrogène bleu se distingue par le fait que le CO2 émis lors de sa fabrication sera capté pour être réutilisé ou enfermé, dans le sol par exemple. C’est ce qui lui vaut son surnom aux accents très eco-friendly d’hydrogène décarboné.

Cependant, les auteurs de cette nouvelle étude parue le jeudi 12 août dernier affirment que ce vecteur d’énergie n’est pas si green qu’il en a l’air. « Loin d’être bas carbone, les émissions de gaz à effet de serre provenant de la production d’hydrogène bleu sont assez élevées, notamment en raison de la libération furtive de méthane », alertent les chercheurs. Et pour cause, s’il est vrai qu’il existe une baisse des émissions des CO2 dans le cycle de vie de l’hydrogène bleu grâce à la captation ou au stockage des gaz à effet de serre (GES) libérés pendant le processus, celles-ci sont malheureusement largement compensées par un rejet de méthane bien plus élevé encore, du fait de l’utilisation accrue de du gaz naturel pour capturer ce fameux carbone. Or, le méthane a « un potentiel de réchauffement planétaire 28 à 36 fois supérieur à celui du CO₂ » souligne Tom Baxter, professeur en ingénierie chimique, dans les colonnes du journal The Conversation. Se focaliser uniquement sur le CO2 pour atteindre des objectifs médiatisables dans la lutte climatique est une erreur qui risque de nous coûter très cher.

« Il s’agit d’un signal d’alarme à l’attention des gouvernements »

Les résultats de Robert W. Howarth, biogéochimiste, et Mark Z. Jacobson, professeur en ingénierie environnementale, ont donc de quoi surprendre : l’empreinte de gaz à effet de serre de l’hydrogène bleu serait ainsi supérieure de plus de 20 % à celle de la combustion de gaz naturel ou même de charbon pour le chauffage, et d’environ 60 % à celle de la combustion de gazole pour le chauffage. Et encore, ces chiffres risquent bien d’être revus à la hausse un jour, car comme l’indique les chercheurs auteurs du rapport, leur analyse « suppose que le dioxyde de carbone capturé peut être stocké indéfiniment, une hypothèse optimiste et non prouvée ».

Les énergies renouvelables sont les seules énergies “propres” dignes d’intérêt, d’après les auteurs de l’étude. – Pixabay

« Même si cela est vrai, l’utilisation d’hydrogène bleu semble difficile à justifier sur le plan climatique », assurent-ils, car les émissions de dioxyde de carbone équivalent dues à la production d’hydrogène bleu ne restent que de 9 % à 12 % inférieures à celles de l’hydrogène gris, et bien loin des normes environnementales atteintes par l’hydrogène vert, produit exclusivement à partir d’énergies renouvelables. Bref, de quoi rester sceptiques sur cette prétendue nouvelle solution bleue. Les scientifiques appellent les dirigeants à rester prudent : « il s’agit d’un signal d’alarme à l’intention des gouvernements : le seul hydrogène “propre” dans lequel ils devraient investir des fonds publics est l’hydrogène vert, véritablement net zéro, produit à partir de l’énergie éolienne et solaire ».

Malheureusement, plusieurs scientifiques, journalistes et citoyens alertent également sur les revers actuels des énergies renouvelables. Bien qu’il soit aujourd’hui largement admis que les énergies dites « neutres en carbones » soient moins polluantes que leurs prédécesseurs malgré des processus de fabrication et de gestion parfois discutables et qui doivent encore être améliorés, elles s’accompagnent encore trop souvent d’illusions dangereuses qui mettent à mal une transition véritablement durable de nos modes de vie. Ainsi, le mythe de la croissance « verte mais quand même infinie » devra rapidement céder la place à une société plus sobre en énergie, d’où qu’elle vienne et quelle qu’elle soit.

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