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Li Baoxun. – « Tribute to Thinker 4 » (Hommage au penseur 4), 2015

Présenté comme l’un des hommes les plus riches de Chine, M. Xu Qin n’aurait été qu’un escroc. À l’instar de l’Américain Bernard Madoff, il ne devrait l’essentiel de sa fortune qu’à une pyramide de Ponzi (1). C’est en tout cas ce qu’il a « avoué » le 16 mai 2016, non pas devant un juge ou des policiers, mais sur la chaîne privée Dragon TV. Depuis 2013, ces confessions sont devenues courantes. Pas moins d’une dizaine de personnalités — acteurs ou journalistes, hommes d’affaires ou avocats, Chinois ou Occidentaux — sont passées à la Télévision centrale de Chine (CCTV, groupe de plusieurs chaînes détenu par l’État) à une heure de grande écoute pour présenter leurs excuses tant au Parti communiste qu’au pays.

Les plus rocambolesques de ces aveux ont été livrés par le Sino-Suédois Gui Minhai, actionnaire d’une célèbre librairie de Hongkong, Causeway Bay Books, spécialisée dans la vente d’ouvrages politiques sur le pouvoir central de Pékin. Le 17 janvier 2016, il est apparu au journal de 19 heures de CCTV (le plus regardé dans tout le pays), alors qu’il s’était volatilisé depuis trois mois. M. Gui a assuré qu’il était pétri de remords pour avoir causé la mort d’une adolescente… onze ans plus tôt et qu’il avait décidé de regagner le territoire chinois clandestinement. Une histoire peu crédible, d’autant que quatre de ses collègues ont également disparu entre le 17 octobre et le 30 décembre 2015.

Le 29 août 2013, le Sino-Américain Xue Biqun, plus connu sous le pseudonyme de Xue Manzi (Charles Xue), reconnaissait aimer les relations sexuelles tarifées et les parties fines — de mauvaises habitudes prises lors de sa vie à l’étranger, a-t-il expliqué. Star du Web, avec plus de douze millions d’abonnés à son compte Weibo (le Twitter chinois), il avait été arrêté quelques jours plus tôt par la police de Pékin accompagné d’une prostituée. Visiblement, les autorités n’en avaient pas fini avec lui. Huit mois plus tard, le 16 avril 2014, il a de nouveau eu les honneurs de CCTV : « J’ai commis un crime… J’espère que le gouvernement pourra me donner une chance de tourner la page et de commencer une nouvelle vie. Je reconnais mes fautes. Je ne recommencerai pas », a-t-il promis. Le jour même, il était libéré sous caution. C’est probablement la fin du cauchemar pour M. Xue, mais pas pour Chen Yongzhou, Gao Yu et Shen Hao, tous trois journalistes, ni pour bien d’autres.

« Ils voulaient le voir s’effondrer »

L’un des rares journalistes de CCTV qui acceptent de s’exprimer — sous couvert d’anonymat — ne voit rien de choquant à ces méthodes : « Vous avez le droit de refuser ce genre d’entretien, mais vous avez aussi le devoir de coopérer. » Il reprend même cette expression familière chinoise pour exprimer le consensus : « Une seule main ne peut pas applaudir. » Ces propos ont le don de faire bondir l’avocat pékinois Liu Jianjun, lui-même emprisonné du 15 juin au 15 juillet 2015 pour avoir participé, devant le tribunal de Weifang (Shandong), à un rassemblement d’une quinzaine de personnes dont certaines portaient une banderole clamant : « Le peuple a le droit de surveiller la justice ». Il s’agissait de défendre un de ses clients, un fonctionnaire condamné à une peine de dix ans dans une affaire de corruption. « Si vous n’avez aucune liberté, comment pouvez-vous refuser un tel “entretien” ? », s’insurge l’avocat. Il est resté bouche bée quand, le 22 juin, avec ses codétenus, il a vu ses confessions diffusées au journal de CCTV : « La police m’avait affirmé à trois reprises que, si j’acceptais un entretien, mon nom ne serait pas divulgué et que mon visage serait flouté », assure-t-il.

Des conditions de détention « très dures » l’ont conduit à collaborer avec la police. Selon lui, les prisonniers n’auraient que vingt minutes de promenade par jour, en dépit de la loi chinoise qui impose une heure le matin et une autre l’après-midi. De simples suspects sont plongés « dans un climat de terreur, pour qu’ils se montrent obéissants après leur sortie ». Les motivations d’un tel acharnement restent une énigme pour lui : « Je n’ai aucune ambition politique ni capacité à renverser le pouvoir du Parti communiste chinois. » En raison de ses troubles du sommeil, mais aussi pour que sa mère, une femme illettrée, ne s’inquiète pas trop, Me Liu raconte s’être alors dit : « Il faut que je sorte, même si c’est pour partir à la campagne et devenir paysan. » Le 18 juin 2015, il a accepté un entretien avec CCTV, à condition de pouvoir garder l’anonymat. Le 13 juillet, il était face aux caméras d’une dizaine de journalistes. Dix mois après avoir été libéré sous caution, il clame toujours son innocence, en prenant le risque d’irriter le pouvoir : « Je n’ai commis aucun crime, rien fait d’illégal. C’est une humiliation totale. »

Ancien rédacteur en chef du journal Nanfang Dushibao, arrêté en 2004, Cheng Yizhong a raconté au journaliste Philip Pan comment les journalistes des médias officiels mettent en scène les entretiens et tendent un piège aux détenus (2). Des employés du parquet habillés en civil viennent le chercher pour le conduire au bureau du procureur. Là, de jeunes universitaires lui disent qu’ils le vénèrent ; l’un d’entre eux cite même l’un de ses poèmes. Pour le déjeuner, le procureur a fait préparer quelques plats de son pays natal. Puis une femme se présente avec un énorme gâteau. « Cheng, aujourd’hui, c’est ton trente-neuvième anniversaire, lui dit le procureur. Nous ne savons pas encore où tu passeras le quarantième. Mais nous souhaitons que la route qui t’y conduira soit agréable. » Il lui tend un couteau en plastique en lui demandant de faire un vœu avant de découper le gâteau devant plusieurs photographes : « Un instant, Cheng Yizhong a pensé à sa famille, ses larmes ont failli couler. Mais, très rapidement, il s’est rendu compte que, justement, ce sont ses larmes qu’ils cherchaient. (…) Ils voulaient le voir s’effondrer, pour capter l’image de cet instant. Les télévisions en diffusent régulièrement : les corrompus pleurent amèrement en avouant leurs crimes. » Douze ans plus tard, le souvenir reste indélébile. Cheng Yizhong n’hésite pas une seconde sur la date de cette manipulation : « Le 3 avril 2004, entre 11 heures et 17 heures, dans un bureau du parquet du peuple de Canton. »

Les étrangers ne sont pas épargnés. En août 2013, le Britannique Peter Humphrey, inspecteur de la société pharmaceutique GlaxoSmithKline, est passé sur CCTV, le visage flouté. Il a avoué avoir payé des citoyens chinois pour identifier ceux qui renseignaient les autorités sur les pots-de-vin versés par son entreprise aux fonctionnaires. Le 22 janvier 2016, c’était au tour du Suédois Peter Dahlin, fondateur d’une organisation non gouvernementale (ONG) qui vient en aide aux avocats spécialisés dans les droits humains, de confesser des activités mettant en danger la sécurité nationale, avant d’être expulsé.

« Cette façon qu’a CCTV de forcer les gens à faire des aveux alors qu’ils n’ont même pas encore été jugés représente une violation évidente de la loi chinoise et des droits humains », dénonce He Weifang, l’un des juristes les plus respectés du pays, professeur à l’université de Pékin. « Si l’on considère que les médias sont des organes du Parti communiste et que CCTV est le porte-parole du pouvoir, cette obligation de “se repentir de ses péchés” devient encore plus abominable. Car, à elle seule, elle constitue une pression insoutenable sur la justice, en obligeant les instances judiciaires à suivre les conclusions de ces médias. »

Journaliste reconnu (3), Wen Tao condamne ces pratiques : « CCTV est devenu un tribunal, mais pas un tribunal au sens où chacun peut exposer sa défense. On ne peut l’accepter sans réagir. » Certes, selon lui, la société actuelle est plus transparente que sous le règne du président Hu Jintao (2002-2012) : « À l’époque de Hu, nous ignorions complètement ces affaires de corruption. Maintenant, nous en connaissons certaines, mais uniquement celles dont la publicité intéresse le pouvoir. » Une appréciation nuancée, probablement due à sa propre expérience. En 2011, il a été jeté dans une cellule, coupé du monde pendant quatre-vingt-trois jours, sans aucune charge ni explication.

D’autres, comme Huang Tianbo, ancien coordinateur éditorial de Cable News Network (CNN), relativisent l’action du pouvoir, préférant croire que ses intentions ne sont pas forcément mauvaises : « Pékin considère cette méthode comme un canal de transmission de l’information. Il est directif et cherche à effrayer en faisant un exemple. Mais face aux conclusions de CCTV, si humiliantes et destructrices, vous n’avez aucune possibilité de répliquer. » Il juge vulgaire la façon dont la chaîne publique a traité l’affaire Xue Manzi : « Imaginez combien de familles chinoises étaient à table et regardaient avec leurs enfants les histoires de prostitution de Xue. De toute façon, il est malhonnête d’utiliser les médias pour humilier quelqu’un. »

Une partie des Chinois ne trouvent rien à redire au rôle de ces journalistes-procureurs ; cela fait partie du système politique du pays, selon eux. Teng Biao, avocat et défenseur des droits humains, chercheur invité à Harvard, aux États-Unis, rejette fermement cette idée : « Ces journalistes ne sont pas les victimes du système : ils y participent et sont les collaborateurs du pouvoir. »

Les confessions télévisées rappellent l’un des souvenirs les plus douloureux de l’histoire chinoise contemporaine : les dix années (1966-1976) de la Révolution culturelle, qui donna lieu à des aveux publics forcés et à des exhibitions humiliantes dans la rue. Certains étaient obligés de porter une pancarte ; d’autres, souvent des intellectuels soupçonnés de droitisation ou d’action antiparti, avaient la tête rasée. Même Liu Shaoqi n’y a pas échappé. Accusé d’être le chef de file des capitalistes infiltrés dans le parti, cet ancien président de la République (1959-1968) fut forcé de s’exhiber avec sa femme devant un million de personnes sur la place Tiananmen, le 5 août 1967, avant d’être torturé à mort. Sous le pouvoir du tout-puissant Xi Jinping, ce cauchemar peut-il recommencer ? On peut se le demander. Étudiant, le président fut lui-même envoyé à la campagne durant plusieurs années. Son père, Xi Zhongxun, ancien vice-président de l’Assemblée populaire et vice-premier ministre, fut victime d’une purge en 1962. Il dut s’exhiber avec autour du cou un écriteau portant son nom et la mention « Insurgé antiparti », puis fut emprisonné pendant quinze ans (4).

Si la punition par l’humiliation fait partie de la culture chinoise, et pas seulement durant la Révolution culturelle, elle n’est pas absente d’autres traditions : « Ces pratiques d’aveux publics ont existé très longtemps chez les chrétiens. La spécificité chinoise tient au fait que la confession ne s’effectue pas devant Dieu, mais devant un pouvoir laïque. Autre différence : dans l’esprit du confucianisme, chacun peut se transformer en une personne morale. L’humiliation est donc une sorte de formation, et une punition pour les personnes difficiles à transformer », analyse le professeur He Weifang.

Une tempête médiatique sans suite

Des oppositions aux aveux télévisés se sont manifestées, mais elles restent rares. Sur les réseaux sociaux, les internautes ont tendance à être plus discrets, à s’autocensurer. Ainsi, la formule « Vous le savez ! » s’est propagée dans tout le pays quand on parle de sujets délicats. Cette expression ambiguë a été utilisée le 2 mars 2014 par M. Lu Xinhua, porte-parole du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), lorsqu’un journaliste du South China Morning Post (Hongkong) l’a interrogé sur le sort de M. Zhou Yongkang, ancien chef de la sécurité condamné à perpétuité pour recel de corruption, abus de pouvoir et divulgation intentionnelle de secrets d’État.

En mars dernier, M. Zhu Zhengfu, lui aussi membre de la CCPPC et vice-président de l’Association des avocats de Chine, a demandé officiellement la fin des aveux télévisés. La tempête médiatique qu’il a déclenchée est toutefois restée sans répercussions politiques. Plusieurs articles du site de l’hebdomadaire économique Caixin ont même été censurés. Le compte en anglais de Caixin a tweeté ce constat : « Les commentaires sur la liberté d’expression de membres du Comité national de la CCPPC angoissent les contrôleurs [du pouvoir] », avant de renvoyer à ses articles interdits.

He Weifang rappelle l’article 38 de la Constitution chinoise : « La dignité personnelle des citoyens de la République populaire de Chine est inviolable. Tous les procédés visant à insulter, à calomnier les citoyens ou à porter de fausses accusations à leur encontre sont interdits. » L’article 12 du code de procédure pénale indique : « Sans un jugement du tribunal du peuple, nul ne peut être reconnu coupable. » Les lois chinoises ont déjà tout prévu. Mais pour les faire appliquer, la route semble sans fin.



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