Jacques-Marie BOURGET

Entre le premier et le quatre septembre, Le Monde a publié une série sur Ben Laden. Le problème est qu’au prétexte que tout islamiste, ou présumé tel, doit avoir la tête tranchée avant tout dialogue, Le Monde amoche la vérité à propos d’un des protagoniste qu’il décrit. En oubliant que préciser que Djamel Beghal, le “forcément coupable”, a été furieusement torturé sous supervision de la CIA.

Dans les journaux du temps perdu, celui d’avant, le service des archives était souvent situé dans des sous-sols impropres à la mélodie. On y croisait de vétilleux experts classant l’histoire immédiate du papier journal, parfois aussi des rats prenant les archives pour une bibliothèque. Est-ce la peur de faire de telles rencontres qui a contraint Christophe Ayad et Siren Seelow, deux as du quotidien Le Monde, d’éviter de mettre les pieds là où ils auraient dû les mettre avant d’écrire une saga sur Ben Laden. Cette courte visite, ou même un « clic » sur Internet, aurait permis à ces « investigateurs » de découvrir un article essentiel daté du 29 novembre 2010 et mis à jour le 23 mars 2011… papier publié – on tourne en rond – par Le Monde. Cette lecture aurait évité à Ayad et Seelow d’écrire des bêtises.

Dans l’édition de leur quotidien, celle du 4 septembre, la première double page de leur série Ben Laden pour les nuls, construit son assise (si je puis dire) sur Jean-François Ricard, aujourd’hui employé comme chef procureur auprès du Parquet national antiterroriste, une juridiction d’exception. Pour Ayad et Seelow comme pour tous les amis de Washington et de l’OTAN, Ricard est le Lionel Messi de l’antiterrorisme. A propos de ce magistral magistrat, que découvre-t-on dans l’article du Monde, vieux de 2011 et non-lu par nos amis ? Il y a dix ans Piotr Smolar, journaliste au quotidien publié à l’heure des vêpres, narre une visite rendue par Jean-François Ricard, à l’ambassade d’un pays étranger : les Etats-Unis. Qui a mandaté le juge pour cette mission ? On l’ignore et son compte rendu est introuvable. Et c’est Julien Assange, prince martyrisé du journalisme qui, avec ses « Wikileaks », s’y colle pour nous révéler l’arrière-cuisine de l’antiterrorisme français, et le coin lavabo du juge Ricard.

Je cite le « scoop » de Smolar : « Le 9 mai 2005, selon la note expédiée par les US diplomates à Washington, le juge Jean-François Ricard explique que les magistrats tels que lui, spécialisés dans l’antiterrorisme, bénéficient du “bénéfice du doute”. Il prend comme exemple le dossier Djamel Beghal, arrêté en 2001 et soupçonné d’un projet d’attentat contre l’ambassade américaine à Paris. “Ricard dit que les preuves [contre lui et ses complices] ne seraient pas suffisantes normalement pour les condamner, mais il estime que ses services ont réussi grâce à leur réputation.”

Ici, vous ne lisez pas une blague de Desproges. Mais les paroles d’un magistrat de la République qui s’en va en terre d’Amérique se vanter d’avoir fait condamner un prévenu, dont le dossier était trop faible. Observation intéressante aujourd’hui, alors que pleuvent les leçons de démocratie et les adieux aux larmes de Kaboul. La démocratie exemplaire étant celle qui bombarde des peuples en guenilles, maintient la peine de mort et entrave l’avortement.

Bien dommage qu’Ayad et Seelow, les Dupont et Dupond du Benladenisme, n’aient pas eu le temps de passer un coup de fil à leur confrère Piotr Smolar. Cette omission leur permet de s’appuyer sur la « réputation » de Ricard et, l’esprit libre, de publier des sottises. Des « fake news » sur Djamel Beghal présenté, puisqu’il faut bien un antéchrist, comme le « Ben Laden français ».

Je n’ai croisé Beghal que cloué sur un banc des accusés où, si je comprends bien, il n’avait pas grand-chose à faire. La religion, et plus encore ces virages par la barbarie au fil de l’histoire, m’indignent. Ce n’est donc pas atteint un virus du djihad que je m’en viens contredire le roman d’Ayad et de son amie de tandem. C’est parce que le vrai est mieux que le faux.

Ainsi, nos experts du Monde décrivent Beghal, comme ayant été interpellé, en juillet 2001, à l’aéroport d’Abu Dhabi où il reconnait un projet d’attentat contre l’ambassade des Etats Unis à Paris. Il est alors extradé en France. Ici les champions du Monde font du sprint. C’est la CIA qui a demandé à la police émiratie de se saisir de Beghal. Ses interrogateurs lui demandant alors d’avouer « « un projet d’attentat contre la représentation étasunienne à Paris ». Beghal, citoyen franco-algérien, affirme n’en rien connaître. Il est alors successivement enfermé dans une chambre froide puis lové dans un cube de béton placé en pleine désert. Enfin, à l’aide d’un ouvre-bouteille, on lui retourne les phalanges. Et Beghal avoue. Il livre aisément les noms de ses principaux complices : « Johnny Halliday et Charles Aznavour » (sic). Puis c’est l’expédition vers la Paris sous l’aile peu discrète de la DGSE.

En France, même le très répressif juge Bruguière ne parvient pas à faire tenir un dossier de terrorisme sur les larges épaules de Beghal. Et la torture a été constatée. La « justice antiterroriste » va alors se rabattre sur le passe-partout du droit français (réprouvé par la Cour européenne), le délit « d’association de malfaiteurs » … Grâce à la réputation de Ricard et de ses amis, Beghal est enfin condamné. Johnny Halliday et Charles Aznavour, eux, échappent à la rafle.

Mon observation s’arrête ici. Si demain Beghal envoie des sous-marins pirates torpiller le quartier de la Défense, je refuse d’être son témoin de vertu. Ce qui m’importe c’est que, même extrêmement barbu, un justiciable doit être traité selon la stricte rigueur des faits. Et cela devrait être jusque dans les pages du « Monde », même si son crédit est épuisé.

Jacques-Marie BOURGET





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