L’Amérique, c’est le monde. En deux propositions d’un
enchaînement logique audacieux, le président George W. Bush
a en effet expliqué : « Maintenant que la guerre nous a
été déclarée,
nous conduirons le monde à la victoire. »
Le 11 septembre 2001, en tout cas, les Etats-Unis ont
essuyé des pertes supérieures à celles causées par toutes
leurs opérations militaires menées successivement depuis
vingt ans contre la Grenade, la Libye, le Panama, l’Irak, la
Somalie, Haïti, l’Afghanistan, le Soudan et la Yougoslavie.
Un tel événement — et la destruction d’une aile du Pentagone — méritait peut-être mieux que le traitement médiatique
presque exclusivement compassionnel auquel il a d’abord
donné lieu.

Œil pour œil… Devant les décombres du World Trade Center,
67 % des Américains ont admis que l’éventualité de
« plusieurs milliers de victimes civiles innocentes »
causées par une riposte militaire n’apaiserait pas leur soif
de revanche (1). Sans doute imaginent-ils que ces
victimes-là se trouveront dans le camp de leur adversaire.
Ce qui compte moins. Pour eux. Et donc pour nous, puisque
« nous sommes tous américains ».

Ce genre de citoyenneté ne va pas sans contraintes. Après
avoir réclamé la liberté de conduire une politique étrangère
dictée par leurs seuls intérêts, les Etats-Unis exigent en
effet, au moment de l’épreuve, une solidarité sans faille,
l’alignement de leurs alliés. « La coopération dans
l’effort de guerre,
prévient le Washington Post, doit être
une exigence absolue. Tout refus de coopérer
(…)
devrait définir un adversaire de l’Amérique et entraîner
des conséquences sérieuses, économiques ou
militaires
 (2) »

« Sur toutes nos lèvres »

On coopéra. Le 18 septembre 2001, lors d’une de ces
innombrables émissions, « spéciales » à force d’être vides,
réalisées en direct de New York par France-Inter, le
journaliste de service crut bon d’égrener presque chaque
minute l’heure de la côte Est. Elle était vraisemblablement
devenue la nôtre. Tous américains, nous vivions à New York
et nous parlions tous anglais. « Les attaques, précisa
The International Herald Tribune, ont remis en cause
l’idée que les autres pays, en particulier en Europe,
pouvaient avoir des systèmes de valeur et des niveaux de
confort proches de ceux de l’Amérique tout en refusant de
s’impliquer dans la confrontation entre les Etats-Unis et
les forces terroristes qui narguent l’Occident
 (3) »

Interrogé par France-Inter, le réalisateur Michael Cimino
n’avait rien à dire. Mais il le disait de Los Angeles, et en
anglais. La politologue-journaliste Nicole Bacharand,
éblouie par son babillage, lui donna la réplique : « Thank
you, Michael, and remember this : we are all Americans
 (4) » Et puis, le 14 septembre, sur France-Musiques :
« Bonjour à tous. Aujourd’hui à midi, nous serons tous
américains en faisant, trois minutes durant, silence.
(…)
Huit cents millions d’Européens communieront peu ou prou
dans la même attitude à la même heure, rejoignant en cela
vos quotidiens qui, le premier choc passé, s’arrêtent un
instant ce matin pour se recueillir et réfléchir. »

« Réfléchir », le mot fut donc prononcé au moins une fois
pendant ces journées-là.

Peut-être inspiré par le grand instant de recueillement
européen, Jean d’Ormesson adressa deux jours plus tard, par
l’entremise du Figaro, une « Lettre ouverte au président
Bush ». Il lui écrivait : « Vous connaissez le cri qui est
sur toutes nos lèvres : “Nous sommes tous des
Américains.” »
Mais, pour Le Journal du dimanche, il
était dit qu’on n’en resterait pas là : « Si c’est
l’Amérique qui est en deuil, ce sont toutes les démocraties
qui sont frappées. Et en danger. En ce sens, oui, nous
sommes tous des Américains. »

« Nous » ? « Tous » ? Sans indiquer au nom de quelle
autorité ils le faisaient — celle de l’information ? -,
nombre de commentateurs dominants se sont ainsi jugés
habilités à « nous » prescrire des appartenances
collectives, des minutes de silence, des cris sur nos
lèvres. Au moment où un journaliste présumé trop impertinent
se voyait, lui, imposer « non pas trois minutes, mais une
semaine de silence
 (5)  », la démocratie attaquée nous valut
même une revue de presse involontairement éclairante :
« Lisez Jean-Marie Colombani à la “une” du Monde. Lisez
Serge July, de
Libération, Michel Schifres dans Le Figaro.
Lisez la chronique de Jacques Julliard, l’éditorial de Jean
Daniel dans Le
Nouvel Observateur. Celui de Claude Imbert
dans
Le Point ou de Denis Jeambar dans L’Express. Lisez ces
dizaines de pages, ces centaines d’articles qui expliquent
finalement tous la même chose
 (6) » Oui, la même chose.
Mais alors pourquoi tout lire ?

Et l’Etat opéra son retour. Désormais les marchés le
réclamaient. Car, ainsi que l’annonça un de leurs plus
loyaux interprètes, « la seule réponse qu’attendent les
milieux d’affaires, les milieux économiques, c’est
évidemment une réponse politique très forte, parce que c’est
le système capitaliste même qui a été touché en son cœur
 (7)  ». Le 17 septembre, peut-être pour rassurer les
actionnaires épouvantés et conforter notre patriotisme
désormais délocalisé, on annonça, à tort, que la baisse des
cours avait été enrayée à Wall Street. Le correspondant de
France-Inter précisa aussitôt : « Il s’agit de ne pas
offrir une deuxième victoire aux ennemis de l’Amérique
 (8). »

Puis on s’interrogea : dans quel chaudron intellectuel et
politique avait pu bouillonner autant de haine et de
détermination ? La réponse ne tarda pas : « Les primates
vociférateurs et casseurs de l’antimondialisation, en
déshérence de maoïsme, s’en prennent en réalité à
l’Amérique, synonyme de capitalisme. Cette obsession aboutit
à une véritable déresponsabilisation du monde
 (9) »
Complaisamment cité par un quotidien du matin que ce
filon-là allait beaucoup mobiliser, un « décideur »
économique trop longtemps bâillonné libéra enfin sa plume :
« En s’attaquant à un tel symbole (le World Trade Center),
les terroristes rejoignent le discours des antimondialistes,
dont la parole est devenue omniprésente
 (10) » Très
présents en effet sur les ondes pendant l’été, les
« antimondialistes » se voyaient désormais sommés de rendre
gorge : qui sème le vent récolte la tempête, New York
permettrait d’effacer Gênes. Un journaliste américain à
Paris commit ces quelques lignes : « L’horreur de ces avions
détournés qui s’écrasent sur ce symbole du World Trade
Center souligne l’absurdité de cette violence déplacée
contre la mondialisation et renforce la main des autorités
qui doivent y faire face. Diaboliser de manière violente les
Etats-Unis et les organisations du commerce mondial
s’apparente à présent à une entreprise potentiellement
meurtrière
 (11) » World Trade Center ne signifiait-il pas
Centre du commerce mondial… ?

Les galeux et les pelés

Quand il apparut que, quelques jours avant l’attentat,
Oussama Ben Laden avait peut-être spéculé de manière à
profiter de la réaction prévisible des marchés à un
événement dont il aurait eu connaissance avant les autres,
nul n’eut l’idée sacrilège de mettre en cause le système
capitaliste, les milliardaires et les délits d’initiés. Les
galeux et les pelés avaient déjà été repérés ailleurs.
Ainsi, interrogeant un dirigeant d’Attac-France sur les
ondes d’Europe 1 (groupe Matra-Hachette-Lagardère), la
journaliste-commissaire lui demanda : « Qu’est-ce que vous
répondez à ceux qui disent : qui vole un œuf, vole un
bœuf ? Je traduis : qui arrache un pied de maïs
transgénique est capable un jour — on ne sait pas — de poser
une bombe ? »
Effectivement, on ne sait jamais…

On sait cependant que la pudeur qui recommandait de ne pas
faire son miel de la mort de milliers de civils new-yorkais
ne fut pas longtemps de mise. Des industriels profitèrent de
l’émotion générale pour annoncer, en catimini, de
gigantesques « plans sociaux ». Et, le 17 septembre, M.
Franz-Christoph Zeitler, membre du conseil de la Bundesbank,
estima que, « dans cette situation difficile
psychologiquement et économiquement, la priorité est de
maintenir le bon fonctionnement et la liquidité des marchés
financiers. La discussion sur une nouvelle taxation des
marchés internationaux des capitaux, telle que la taxe
Tobin, est extrêmement contre-productive »
. Ne serait-elle
pas même carrément criminelle ?



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