Je n’arrive pas à oublier la photo publiée à la « une » du New York Times, le 30 décembre 2003, pour illustrer un article de Jeffrey Gettleman. Elle montrait un jeune homme assis sur une chaise face aux élèves d’une classe de sixième, à Blairsville, en Pennsylvanie. A son côté se tenait une femme. Ce n’était pas l’enseignante, mais la mère du jeune homme. Elle était là pour l’assister, car il était aveugle.

Ce jeune homme de 24 ans, sergent dans les Army Rangers, s’appelle Jeremy Feldbusch. Le 3 avril, il surveillait un barrage sur l’Euphrate lorsqu’il eut le visage criblé par les éclats d’un obus tombé à une trentaine de mètres de lui. Au sortir du coma, cinq semaines après avoir été admis dans un hôpital militaire, il avait perdu la vue. Deux semaines plus tard, il était décoré de la Purple Heart et de la Bronze Star, mais il était toujours aveugle. A son chevet, son père lui dit : « Dieu a sans doute estimé que tu avais assez vu de tueries comme cela. »

Le même jour, les journaux annonçaient que quatre cent soixante-dix-sept soldats américains avaient déjà perdu la vie au cours de cette guerre. Mais ce que l’on omet généralement de dire, c’est que pour chaque soldat tué on compte quatre ou cinq blessés graves.

JPEG - 20.8 ko

Chroniques de San Francisco, par Thomas Bilanges.

— Il y a onze heures de décalage horaire entre San Francisco et Bagdad.
C’était écrit chaque jour, avec la position de la Lune et la météo, dans le supplément spécial du San Francisco Chronicle. Je suis resté à San Francisco le temps d’une guerre que l’on nommait éclair, du mercredi 19 mars au dimanche 20 avril 2003.
Chaque matin, prenant le bus pour downtown, je regardais les gens tandis que le paysage de la ville défilait derrière les vôtres.
C’est l’histoire d’un quotidien. Local.

L’expression « blessés graves » est loin de refléter la réalité dans toute son horreur. La mère du sergent Feldbusch, Charlene, qui depuis deux mois passe avec son mari pratiquement tout son temps au chevet du blessé, a vu un jour une jeune militaire qui se traînait dans les couloirs accompagnée de son fils de trois ans. Elle était amputée des deux jambes.

Charlene en avait pleuré. Plus tard, elle confia à Gettleman : « Vous n’imaginez pas combien de fois j’ai pu arpenter ces couloirs et croiser ces gens sans jambes ou sans bras en pensant : “Cela aurait pu arriver à mon fils… Pourquoi ses yeux ?” »

Combien de ces « blessés graves », trois mille ou plus aujourd’hui, sont-ils revenus aveugles ou amputés de leurs jambes ou de leurs bras ? Il y a peu, l’actrice Cher a déclaré sur la chaîne C-Span qu’elle avait passé la journée au Walter Reed Hospital de Washington avec des soldats revenus de la guerre. « Quand je suis arrivée à l’hôpital, la première personne que j’ai croisée était un jeune garçon de 19 ou 20 ans auquel il manquait les deux bras. (…) Là-bas, tout le monde a perdu soit un bras, soit une jambe, et parfois même les deux.(…) S’il n’y avait aucune raison de faire cette guerre, je pense que c’est la chose la plus scandaleuse que j’aie jamais vue (…). Je me demande aussi pourquoi (…) Cheney, Wolfowitz, Bremer, le président… enfin pourquoi ils ne posent jamais en photo avec tous ces gars ? Je ne comprends pas qu’on cache soigneusement ces gens-là. (…) C’est impensable. »

L’envoi de ces jeunes hommes et femmes à l’autre bout du monde, en plein cœur d’un pays étranger, et bardés des armes les plus terrifiantes ne les mettant pourtant pas à l’abri d’actes de guérilla qui les laisseront aveugles ou infirmes, ne constitue-t-il pas l’ultime trahison commise par notre gouvernement à l’encontre de notre jeunesse ?

Bien souvent, les parents comprennent cela avant leur fils ou leur fille et se chamaillent avec eux à la veille de leur départ. C’est ce que fit Mme Ruth Aitken, qui cherchait à convaincre son fils qu’il s’agissait d’une guerre pour le pétrole, tandis que, capitaine dans l’armée, il affirmait protéger son pays contre le terrorisme. Il est mort le 4 avril au cours d’un combat autour de l’aéroport de Bagdad. « Il faisait son boulot », déclare-t-elle, avant d’ajouter : « Mais ça me rend folle de savoir que cette sacrée guerre a été vendue à l’opinion publique et aux soldats pour ce qu’elle n’était pas. »

A Baltimore, le père de Kendall Waters-Bey, sergent-chef dans les marines, brandit une photo de son fils décédé devant les caméras en déclarant : « Président Bush, vous m’avez pris mon unique fils. » A Escondido, Californie, Fernando Suarez del Solar déclare aux journalistes que son fils, caporal dans les marines, est mort « pour le pétrole de Bush ».

Bien sûr, parents et enfants ne sont pas les seuls à avoir été trahis. Le peuple irakien, que l’on avait promis de libérer de la tyrannie, a vu son territoire, déjà dévasté par deux guerres et dix années de sanctions internationales, attaqué par la plus puissante armada militaire de toute l’histoire. Les militaires américains se sont réjouis de cette opération « Choc et effroi » qui a fait plus de dix mille victimes irakiennes, hommes, femmes et enfants confondus, sans compter plusieurs milliers de blessés, et a jeté le pays dans un état d’effondrement total. L’armée d’occupation, si efficace lorsqu’il s’agit de détruire, s’est ensuite contentée d’assister à la destruction et au pillage des monuments historiques irakiens.

La liste des trahisons est fort longue. Ce gouvernement a trahi les espoirs que le monde avait mis dans la paix. Après les cinquante millions de morts de la seconde guerre mondiale, la nouvelle Organisation des Nations unies avait été chargée, selon les termes de sa Charte, de « préserver les générations futures du fléau de la guerre ».

Le peuple américain a été trahi parce que, malgré la fin de la guerre froide et la disparition de la « menace communiste », qui servait à justifier le détournement de plusieurs milliers de milliards de dollars au profit du budget militaire, le pillage de la richesse nationale se poursuit. Il se poursuit aux dépens des malades, des enfants, des personnes âgées, des sans-abri, des chômeurs, balayant de ce fait l’espoir, né après la chute de l’Union soviétique, que les « dividendes de la paix » pourraient assurer la prospérité générale.

Revenons pour finir à l’ultime trahison, la trahison de ces jeunes expédiés à la guerre avec en poche quelques promesses grandioses et des discours mensongers sur la liberté et la démocratie, sur le devoir et le patriotisme. Notre culture historique est trop limitée pour nous souvenir que ces promesses et ces mensonges remontent fort loin dans notre passé national.

De jeunes hommes – presque des enfants en vérité, car toutes les armées du monde, la nôtre y compris, ont toujours été composées d’enfants – furent enrôlés dans l’armée révolutionnaire des Pères fondateurs, inspirés par la rhétorique grandiose de la Déclaration d’indépendance. Mais ils se rendirent rapidement compte qu’on les avait trompés. Ils se retrouvaient en haillons et sans bottes, tandis que leurs officiers menaient grand train et que les négociants se conduisaient en profiteurs de guerre. Des milliers d’entre eux se rebellèrent, et l’on en exécuta quelques-uns sur ordre du général Washington. Après la guerre, quand les fermiers endettés de l’ouest du Massachusetts, dont nombre d’anciens combattants, s’opposèrent à la saisie de leurs terres, la force armée fut chargée de les soumettre.

Histoire classique de la trahison de ceux-là mêmes que l’on envoie tuer et se faire tuer à la guerre. Mais, lorsque les soldats s’en rendent compte, ils se révoltent. Pendant la guerre contre le Mexique, des milliers de soldats désertèrent. Pendant la guerre de Sécession, on n’appréciait guère de voir les riches payer pour échapper à la conscription, et les financiers, comme J. P. Morgan, engranger les bénéfices à mesure que les cadavres s’entassaient sur les champs de bataille. Les soldats noirs qui avaient rejoint l’armée nordiste et joué un rôle décisif dans la victoire des unionistes n’en sortirent que pour connaître de nouveau la pauvreté et le racisme.

Les anciens combattants de la première guerre mondiale, dont beaucoup revinrent infirmes et traumatisés, furent durement frappés une douzaine d’années plus tard par la Grande Dépression. Ils furent réduits au chômage, et leurs familles connurent la famine. Vingt mille d’entre eux marchèrent sur Washington et s’installèrent dans des campements établis sur la rive opposée du Potomac, exigeant que le Congrès s’acquitte des compensations financières qui leur avait été promises. Au lieu de cela, l’armée les dispersa à coups de fusil et de gaz lacrymogènes.

Peut-être est-ce pour faire oublier ces événements terribles – à moins que ce ne soit dans l’euphorie de la victoire éclatante sur le fascisme – que les soldats démobilisés de la seconde guerre mondiale ont bénéficié du fameux GI Bill, qui leur garantissait la gratuité des études, des prêts immobiliers et une assurance-vie à des taux intéressants.

Mais les anciens du Vietnam, eux, se sont vite rendu compte, de retour au pays, que ce même gouvernement qui les avait jetés dans une guerre immorale et vaine, entraînant chez eux des traumatismes physiques et psychologiques, ne pensait qu’à les oublier au plus vite. Les Etats-Unis ont répandu sur de nombreuses régions du Vietnam le fameux « agent orange », qui a fait des centaines de milliers de morts dans la population vietnamienne et provoqué des cancers et des malformations chez les nourrissons.

De très nombreux GI américains y avaient été exposés également, et des dizaines de milliers d’entre eux, inquiets des maladies dont ils souffraient ou des problèmes que connaissaient leurs enfants nouveau-nés, demandèrent l’aide du département des anciens combattants. L’Etat rejeta toute responsabilité. Pourtant, un procès intenté à la Dow Chemical, qui produisait le fameux défoliant chimique, se conclut par un accord à l’amiable d’un montant de 180 millions de dollars. Chaque famille ayant reçu 1 000 dollars, on peut supposer que plus d’une centaine de milliers de familles s’étaient plaintes d’avoir souffert des effets de l’« agent orange ».

Si le gouvernement consacre des centaines de milliards de dollars à la guerre, il ne trouve pas d’argent pour venir en aide aux anciens combattants du Vietnam qui vivent dans la rue, croupissent dans les hôpitaux militaires, souffrent de troubles psychologiques et se suicident en proportion étonnante… L’héritage amer de la guerre.

Le gouvernement américain se réjouissait, après la guerre du Golfe de 1991, que, si les victimes irakiennes approchaient les cent mille, on ne déplorât que cent quarante-huit victimes parmi les soldats américains. Ce que le gouvernement a omis de dire à l’opinion publique, c’est que deux cent six mille anciens combattants de ce conflit ont porté plainte pour des maladies ou blessures consécutives à cette guerre. Au cours des douze années qui ont suivi celle-ci, huit mille trois cents sont décédés et cent soixante mille réclamations pour invalidité ont été acceptées par le département des anciens combattants.

La trahison envers les soldats et les anciens combattants continue au cours de la prétendue « guerre contre le terrorisme ». Les promesses de voir les libérateurs américains accueillis avec des fleurs se sont évanouies, et des soldats meurent tous les jours, tués par la guérilla irakienne qui signifie ainsi clairement qu’ils ne sont pas les bienvenus en Irak. Dans un article paru à la fin du mois de juillet 2003 dans le Christian Science Monitor, un officier de la troisième division d’infanterie basée en Irak déclarait : « Parlons franc, le moral de la plupart des soldats que j’ai rencontrés est au plus bas. »

Et ceux qui en reviennent vivants, mais aveugles ou infirmes, s’aperçoivent que l’administration Bush coupe dans les budgets destinés aux anciens combattants. Même s’il ne cesse de remercier ceux qui servent en Irak, M. Bush continue, par exemple dans son discours sur l’état de l’Union, de taire le nombre de ceux qui sont revenus gravement blessés de ce conflit de plus en plus impopulaire.

La visite éclair du président en Irak à l’occasion de Thanksgiving, en novembre dernier, dont la presse s’est si généreusement fait l’écho, fut jugée bien différemment par une infirmière militaire de la base allemande de Landstuhl, où les blessés sont accueillis. Voici son message : « Mon “Thanksgiving présidentiel” fut un peu différent. Je l’ai passé à l’hôpital pour m’occuper d’un jeune lieutenant de West Point blessé en Irak. (…) Quand il presse son poing sur ses yeux et qu’il balance sa tête d’avant en arrière, il ressemble à un petit garçon. Mes dix-neuf blessés d’aujourd’hui ressemblent tous à des petits garçons, mais ils ont perdu des membres, la vue, voire pire. (…) Il est vraiment dommage que Bush n’ait pas pu nous inviter aux festivités. (…) Les gars sont d’accord avec moi, mais vous ne lirez jamais cela dans les journaux. »

Quant à Jeremy Feldbusch, qui a perdu la vue dans cette guerre, Blairsville, ancienne ville minière de trois mille six cents habitants, a fêté son retour et le maire l’a félicité. Je me suis souvenu du soldat aveugle et amputé de tous ses membres, héros du roman de Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre (1). Etendu sur sa couche, incapable de parler ou d’entendre, il se souvient de la fête organisée dans sa ville pour son départ à la guerre et de tous les grands discours sur l’honneur de combattre pour la liberté et la démocratie. Ayant finalement trouvé un moyen de communiquer en morse avec sa tête, il demande aux autorités de le transporter dans toutes les classes du pays pour montrer la réalité de la guerre aux enfants. Mais ils ne répondent pas : « En un instant terrible, il comprit tout. Ils n’avaient qu’une idée en tête : l’oublier. »

D’une certaine façon, le roman nous demandait, comme le font aujourd’hui les anciens combattants de cette guerre, de ne pas oublier.



-source-

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *