Je remercie la Commission trilatérale de m’avoir invité à m’adresser à vous. Il va de soi que je m’exprime ici à titre personnel ; je ne représente aucun gouvernement ni aucune institution. Je suis un écrivain indépendant persuadé que les grandes réformes dont l’Amérique latine a besoin, pour atteindre le développement et parvenir à la justice sociale, doivent être conduites dans un cadre de légalité et de liberté que seul le système démocratique garantit.

De ce point de vue, la panorama qu’offre aujourd’hui l’Amérique latine justifie un prudent optimisme. Jamais, au cours de notre histoire républicaine, la région n’a compté autant de gouvernements issus d’élections plus ou moins propres ; en d’autres termes, jamais il n’y avait eu aussi peu de régimes autoritaires. De sanglantes tyrannies comme l’argentine et l’uruguayenne se sont effondrées, cédant la place à des régimes civils. Cela a été le cas également au Brésil. Et le honteux anachronisme qu’incarnait Baby Doc, l’ex-président à vie d’Haïti, s’est également écroulé. Des pays où, jusqu’à il y a un quart de siècle, aucun président élu n’avait pu achever son mandat — comme le Venezuela et la République dominicaine — sont aujourd’hui des modèles de pluralisme et de coexistence. Et des partis politiques opposés se succèdent au gouvernement, tandis que les extrémistes de droite et de gauche recueillent de moins en moins de voix à chaque scrutin. Même en Amérique centrale, dans cette zone tellement martyrisée dans le passé, nous avons vu ces dernières années des régimes militaires se résigner — pas toujours de bon gré, bien entendu — à recourir aux élections et à céder le pouvoir à des élus civils.

Non seulement le nombre des dictatures militaires a diminué au point qu’il ne reste, comme une sorte d’échantillon, que les cas honteux des généraux Stroessner et Pinochet. Mais même le modèle cubain de la révolution violente apparaît en franche déliquescence. Surtout si on compare à la situation d’il y a quelques années lorsque les guérillas dans les montagnes et les commandos subversifs dans les villes cherchaient à appliquer, dans une douzaine de pays, le slogan du Che : « Créer sur notre continent deux, trois Vietnams. »

Avec les exceptions du Salvador où l’activité de la guérilla a cependant diminué, du Pérou où le messianisme apocalyptique de Sentier lumineux continue de provoquer pour l’instant une menace réelle pour le régime, et de la Colombie, où la violence politique se confond avec celle, purement criminelle, du trafic de drogues, dans le reste de l’Amérique latine le mythe de la révolution armée comme panacée à tous nos maux a perdu de son pouvoir de séduction et apparaît désormais comme une philosophie de groupes marginaux, orphelins d’audience populaire.

Mais célébrer l’actuelle démocratisation en termes purement statistiques ne serait point juste. Ce qui est plus important, je pense, c’est la nature du phénomène. Car, à la différence de ce qui s’était produit, par exemple, après la seconde guerre mondiale — lorsqu’une vague de démocratisation parcourut également, d’un bout à l’autre, le continent, — cette fois il ne s’agit pas d’un effet de pressions extérieures et le mouvement n’est pas dû exclusivement aux élites locales comme jadis. Cette fois-ci, le facteur dominant, et souvent le seul, ayant permis que des formes de légalité, de liberté et de consensus remplacent l’arbitraire, la force et le pouvoir personnel, a été l’action d’humbles citoyens, d’hommes et de femmes anonymes, presque toujours pauvres ou appauvris, et parfois analphabètes, de nos pays.

Certes, dans des cas comme Haïti et El Salvador, la démocratisation a été favorisée de façon décisive par le retrait du soutien que les Etats-Unis accordaient aux forces armées. Mais, même dans ces cas, cela aurait été insuffisant sans la volonté résolue et massive du peuple en faveur du changement. En ce qui concerne El Salvador, je peux témoigner personnellement du courage et du sens du sacrifice dont fit preuve le Salvadorien ordinaire en participant à la campagne électorale de 1984 et en allant voter, malgré l’intimidation et les balles.

Cela me semble extraordinairement important. Pour la première fois, la démocratie, sous une forme fragile, s’instaure dans nos pays avec un ferme soutien populaire et en franche opposition à la révolution marxiste et à la dictature militaire. Ces options antidémocratiques sont de nos jours fondamentalement antipopulaires, elles ne sont souhaitées que par des élites économiques ou intellectuelles, tandis que les masses populaires, chaque fois qu’elles ont été consultées et ont pu s’exprimer sans interférences, se sont prononcées radicalement en faveur de régimes modérés — de centre-gauche, de centre ou de centre-droit — dans une perspective démocratique. J’aimerais, à ce sujet, citer l’exemple de mon pays, le Pérou, où lors des élections de 1985 — que les extrémistes tentèrent de saboter en déchaînant une campagne de terreur pour dissuader les électeurs de voter — le taux d’abstention fut seulement de 7 %. Un véritable record comparé aux démocraties les plus avancées.

Violence des fanatismes

Ce serait naïf de croire que l’homme et la femme du peuple, en Amérique latine, ont choisi la démocratie après un conversion idéologique et comme conséquence d’un raisonnement intellectuel. Ces cas sont rares. Ce qui a poussé d’énormes secteurs sociaux, ces dernières années, à choisir massivement cette option — si rare dans nos contrées — a été la terrible violence dont ils ont été les victimes. Cette violence résultait de l’intolérance, du fanatisme et du dogmatisme qu’ont appliqués, avec une égale intensité, le terrorisme révolutionnaire et le contre-terrorisme policier et militaire, semant le continent de cadavres, de torturés, de séquestrés, de « disparus », etc. L’immense majorité des victimes étant toujours d’origine populaire.

C’est pour chercher une échappatoire au cauchemar des guerres civiles, des attentats, de la répression indiscriminée, des actions révolutionnaires, des exécutions aveugles et de la prolifération de la torture que ces peuples, sur lesquels l’extrémisme politique s’abattait avec une violence nouvelle — comme si l’exploitation économique et le désarroi social ne suffisaient pas à leur malheur — optèrent pour le système démocratique. Intuitivement, instinctivement, ils l’estimaient capable de mieux défendre — ou de moins agresser — les droits de l’homme, de mieux garantir une certaine coexistence sociale et également capable d’éradiquer le pistolet, la bombe et la gégène de la vie publique.

Cet événement inédit en Amérique latine — une démocratisation aux profondes racines populaires — ouvre une perspective unique sur notre continent : les pays latino-américains pourraient consolider leur régime de légalité et de liberté, brisant pour toujours le cercle vicieux des révolutions et des coups d’Etat. Ils pourront enfin livrer bataille pour le développement. En mêlant leur destinée historique à celle de l’Occident démocratique et libéral.

Naturellement, cela ne sera pas facile. Parce que la démocratisation de l’Amérique latine demeure très fragile, malgré la puissance du soutien populaire. Pour conserver et élargir ce soutien, les gouvernements devraient pouvoir prouver à leurs citoyens que la démocratie ne signifie pas seulement la fin de la brutalité politique mais aussi des acquis, du progrès, des bénéfices concrets dans les domaines — le travail, la santé, l’éducation — où tout reste à faire. Et, dans les conditions actuelles de crise économique généralisée, avec les prix des produits d’exportation au plus bas et la hantise de la dette extérieure, ces gouvernements ne peuvent que décevoir leurs citoyens — surtout les pauvres — en exigeant d’eux de plus grands sacrifices.

Je ne suis pas de ceux qui croient que le problème de la dette doit être abordé en faisant des gestes démagogiques ou en déclarant la guerre au système financier international. Si cette guerre éclate, les banques occidentales seraient peut-être affaiblies ; mais nos pays le seraient encore davantage, car l’une des premières victimes des hostilités serait le système démocratique, qui survivrait difficilement au chaos et à la paralysie qu’entraînerait le boycottage de nos économies par le monde développé.

Mais, les pays industrialisés aussi — les gouvernements et leurs banques — devraient considérer cette affaire avec sensibilité et réalisme et comprendre que s’ils exigent de nos gouvernements démocratiques de payer strictement le service de la dette en mettant en pratique des politiques économiques au coût social très élevé — et on a vu ce qui s’est produit en République dominicaine, au Mexique, au Brésil et ailleurs, les explosions de colère et de désespoir que cela pouvait entraîner — le résultat serait purement et simplement le renversement de ces gouvernements et le retour aux dictatures militaires (1). Et celles-ci sont le meilleur bouillon de culture des révolutionnaires marxistes. Elles sont, de surcroît, d’une ineptie criante en matière économique, comme on a pu le constater dans le cas de tous les régimes militaires latino-américains dans les années 70. Qui tirerait alors un quelconque bénéfice si cela arrivait ? Pas les banques, ni les gouvernements occidentaux, évidemment. Seuls y gagneraient ceux qui sont intéressés à ce que la démocratie ne prenne pas racine dans nos terres.

Ce que le réalisme et la morale recommandent à nos créanciers, c’est d’exiger de chaque pays endetté qu’il paye selon ses possibilités et sans que cela mette en danger la stabilité du régime. Tout en lui procurant en même temps l’aide et les encouragements indispensables, pour réactiver son économie afin que, avec la croissance de celle-ci, augmente également sa capacité à rembourser.

Un vétéran révolutionnaire devenu, aujourd’hui, un authentique démocrate, le président Paz Estenssoro, de Bolivie, a fait une proposition qui devrait être prise en considération que le service de la dette soit lié aux prix de nos produits d’exportation sur le marché international. Si les banques et les gouvernements des pays industrialisés étaient non seulement intéressés à récupérer ce qu’on leur doit mais également à consolider la démocratie en Amérique latine et à contribuer à ce que nos pays sortent du sous-développement en restant alliés au monde occidental, ils devraient écouter des propositions comme celles-là.

Je n’essaye pas d’insinuer que l’avenir de nos démocraties dépend de vous. Je sais fort bien que, pour l’essentiel, il dépend exclusivement de nous. Mieux encore : l’une des conclusions auxquelles je suis parvenu — et je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou m’en attrister, — c’est que pour un pays latino-américain, choisir la voie démocratique signifie non seulement choisir la liberté et l’empire du droit, mais également la forme la plus radicale de la souveraineté. Car aucun autre régime ne reçoit moins de soutien de l’Occident, ni semble exercer moins de séduction sur ses médias et ses élites intellectuelles que celui qui, dans le tiers-monde, prétend faire siens les idéaux de liberté et de pluralisme qui sont la plus grande contribution de la culture occidentale au monde.

Bien que je n’aie pas de chiffres pour le démontrer, je doute qu’un pays démocratique du monde sous-développé ait reçu les aides et les subventions que Cuba reçoit de l’Union soviétique depuis qu’elle fait partie de son système. Et, certainement, jamais un pays latino-américain qui lutte pour vivre en paix et en liberté, dans un Etat de droit, n’a éveillé autant de sympathie et de solidarité militante auprès des secteurs libéraux et progressistes d’Occident que le Nicaragua sandiniste. Au contraire. Lorsque ce n’est pas l’indifférence, cette lutte pour la démocratie des pays pauvres provoque habituellement le scepticisme et le mépris de ceux qui devraient être ses principaux supporters. Mais il n’est peut-être pas mauvais que ce soit ainsi. Parce que si l’Amérique latine, à la longue, remporte la bataille de la liberté, nous pourrons dire que nous l’aurons gagné tous seuls. Contre nos ennemis et malgré nos propres amis.

S’autocritiquer ou périr

Pour que la démocratie prenne racine dans nos terres, notre tâche la plus urgente est de l’approfondir, de la charger de substance et de vérité. Elle est fragile parce que, dans de nombreux pays, elle est superficielle : un simple cadre politique dans lequel les institutions et les partis continuent d’agir avec l’arbitraire et l’autoritarisme traditionnels. Dans ce domaine, il est impossible de généraliser parce que les différences sont grandes d’un pays à l’autre.

Un abîme sépare, par exemple, le cas du Costa-Rica, démocratie exemplaire, de celui du Mexique, douteuse démocratie de parti unique et de corruption généralisée ; ou du Panama, où l’autorité civile gouverne mais la Garde nationale commande. Tandis que dans des pays comme le Venezuela et la République dominicaine, les habitudes démocratiques se sont ancrées et ont gagné à leur pratique les forces armées et les secteurs extrémistes de la droite et de la gauche. Dans d’autres pays comme le Guatemala, l’Uruguay ou l’Equateur, le pouvoir militaire exerce encore une sorte de tutelle et conserve une autonomie qui limite la capacité d’action du gouvernement civil.

La production du droit est encore profondément antidémocratique dans la plupart de nos pays. Les lois se concèdent comme des prébendes, pour favoriser des individus ou des groupes influents, de sorte que les humbles, souvent, pour accéder à la notoriété ou simplement au travail, n’ont d’autre recours que l’illégalité. L’indépendance des pouvoirs est très souvent un mythe ; ainsi que l’égalité des chances. Et l’existence d’énormes secteurs économiques nationalisés, presque toujours déficitaires, reste une source constante d’inflation, de corruption et de discrimination.

Ni plus ni moins que les dictatures, les gouvernements démocratiques encouragent habituellement le nationalisme démagogique qui a été l’obstacle majeur ayant empêché les organismes d’intégration régionale de fonctionner, et la cause d’un démentiel gaspillage dans l’achat d’armements. La liberté de presse dégénère souvent en libertinage ; le droit de critiquer permet en fait de calomnier et d’insulter. Et les partis politiques aux programmes les plus démocratiques fonctionnent d’ordinaire, sur le plan interne, comme des tyrannies soumises à un chef omnipotent. Le catalogue des déficiences de nos démocraties pourrait être poursuivi mais ce n’est pas nécessaire. L’important c’est d’avoir conscience qu’elles doivent non seulement durer mais, en même temps, s’autocritiquer et s’améliorer. Car, dans le cas contraire, elles périront. Aucune démocratie ne naît parfaite, et peut-être n’arrive-t-elle jamais à l’être tout à fait. Sa supériorité sur les régimes autoritaires réside dans le fait que, à la différence de ceux-ci, elle est perfectible. Et contrairement aux dictatures, affaiblies par la moindre réforme, la démocratie se renforce dans la mesure où elle est capable de changer et de se régénérer.

Peut-être devrons-nous livrer la bataille la plus dure contre nous-mêmes. Parce que sur nous, Latino-Américains, pèsent des siècles d’intolérance, de vérités absolues, de gouvernants despotiques, dont il ne nous sera pas facile de nous défaire. La tradition du pouvoir absolu, qui commence avec nos empires préhispaniques, et celle de la raison de la force, que nos découvreurs espagnols et portugais pratiquèrent, ont été poursuivies au dix-neuvième siècle, après l’indépendance, par nos « caudillos » et nos oligarchies, avec le soutien et l’intervention directe de puissances étrangères. Croire que dans la violence se trouve la solution n’est pas un raisonnement nouveau — et moins encore révolutionnaire — en Amérique latine, comme le croient nos idéologues messianiques. C’est, plutôt, la pire forme de conformisme. Cela revient à maintenir — avec d’autres rhétoriques et d’autres rituels — cette ancienne tradition de la barbarie et du machisme, coupable, en grande partie, de notre retard et des inégalités sociales de nos pays.

Ce qui est vraiment original et révolutionnaire en Amérique latine aujourd’hui, c’est l’autre voie : celle de la démocratie. En donnant une leçon à ses classes privilégiées — pour lesquelles la dictature militaire apparaît encore comme une garantie de l’ordre — et à ses élites intellectuelles — chez lesquelles le mythe de la révolution marxiste, de la table rase, reste vivace malgré tous les démentis historiques — c’est la voie qu’ont choisie et continuent de défendre les masses de victimes et d’infortunés. Par le dur chemin de la souffrance, de la violence subie, elles sont arrivées à la conclusion que tout autre régime est pire et elles s’accrochent maintenant à la voie démocratique comme à une planche de salut. Sommes-nous à la veille d’une nouvelle étape, plus humaine et plus digne, de l’histoire de l’Amérique latine ? Les prophéties ne sont pas de mise. Essayons plutôt, chacun dans notre rayon d’action propre, en accord avec les moyens à notre portée, d’apporter notre contribution afin d’avancer dans cette voie.



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