Depuis 2013 de plus en plus de médias dénoncent le travail forcé, ou “camps de rééducation” des populations Ouïghours, une minorité musulmane de la région du Xinjuang, en Chine. Il a été révélé par diverses enquêtes que de nombreuses grandes marques internationales profitaient ainsi de cette main d’œuvre pas chère et exploitable à souhait, l’importance du non-respect des droits humains diminuant au fil des kilomètres qui séparent les camps des sièges sociaux des firmes. Aujourd’hui, une ONG pointe du doigt des géants allemands tels que Aldi, Lidl, Hugo Boss ou encore C&A.

Le Centre Européen des Droits Constitutionnels et Humains, (ECCHR) une ONG située à Berlin, a porté plainte dernièrement contre plusieurs grandes marques allemandes auprès du procureur général Karlsruche. Le chef d’accusation : « Aide et complicité de crimes contre l’humanité sous la forme d’esclavage par le travail forcé. »

D’après le journal allemand Süddeutsche Zeitung, auprès duquel l’enquête a été révélée, l’association de défense des droits de l’homme accuse les marques de profiter commercialement des camps de travail de leurs partenaires chinois. Parmi elles : Aldi Nord et Sud, Lidl, Hugo Boss et C&A. Des géants de la consommation également installés en France et ailleurs en Europe.

Cela va bientôt faire une décennie que le gouvernement chinois mène une violente politique de répression envers les minorités religieuses, à grande majorité musulmanes, qui vivent près de la frontière avec le Kazakhstan. En dépit des évidences, le gouvernement chinois nie toujours ces accusations. Selon lui, il s’agit de « camps de formation » dans lequel les populations doivent « apprendre à s’adapter » de force à la culture chinoise dans le but de « lutter contre l’extrémisme ». Traduisons : il s’agit concrètement de mettre sous verrou et d’exploiter des communautés ethniques qui n’adhèrent ou ne correspondent pas totalement à la doctrine du PCC, le Parti Communiste Chinois.

« Les experts estiment que de septembre à novembre, jusqu’à un demi-million de Ouïghours sont susceptibles de faire la récolte du coton dans les camps du Xinjiang. »

– Le journal Süddeutsche Zeitung

« C’est pas nous »

L’association ECCHR accuse les marques d’être coupables de « complicité présumée de crimes contre l’humanité. » Mise en cause : le non-respect du « devoir de vigilance » des firmes. Le devoir de vigilance, c’est le fait que la maison-mère d’une multinationale doit, en théorie, être responsable juridiquement de l’ensemble de sa chaîne de production, d’après les explications de Raphaël Glucksmann, député européen. À cette accusation les entreprises accusées nient tout en bloc, prétextant qu’elles « ne savent pas » et ne peuvent rien y faire. Osons le dire : il coûte bien moins cher de faire semblant de n’avoir rien vu ni entendu, et de continuer de profiter commercialement d’une main d’œuvre corvéable à disposition. Nous ne sommes pas loin d’une situation d’esclavagisme légalisé qui profite tant à la Chine qu’aux grands entreprises occidentales.

À leur défense, les entreprises accusées argumentent qu’elles ne peuvent pas avoir toutes les données sur leurs succursales à cause du manque d’audits, c’est-à-dire du manque de procédures de vérification du respect de règles en vigueur au sein d’une entreprise ou d’un groupe. En d’autres termes, les marques n’auraient pas, selon elles, d’information précise sur l’origine de leurs propres produits. On croit rêver.

« Dans le cas du Xinjiang, de nombreuses sociétés de test (audits) spécialisées refusent désormais d’évaluer la situation des droits de l’homme dans la chaîne d’approvisionnement textile. »

L’enquête de ECCHR révèle au Süddeutsche Zeitung que « Les cinq plus grandes sociétés d’audit au monde, dont TÜV Süd, ont déclaré en septembre 2020 qu’elles n’offriraient plus de services d’inspection au Xinjiang car un audit fiable ne pouvait plus être garanti en raison des actions répressives des autorités et de la mise en place d’un État policier dans le Région. La base des audits des droits de l’homme et du travail dans les usines repose sur des discussions avec des travailleurs qui peuvent s’exprimer librement. Au Xinjiang, cela est actuellement inimaginable. »

Pour les marques, c’est simple : pas d’audit, pas de problème.

Des interpellations déjà lancées

« On ne sait pas combien de chaînes d’approvisionnement d’entreprises textiles allemandes et internationales atteignent encore le Xinjiang, car seules certaines des entreprises publient réellement leurs listes de livraison. Il appartient désormais au procureur fédéral de décider s’il faut instruire la plainte ou la classer au dossier. » précise le Süddentsche Zeitung dans le cadre de la plainte déposée par l’ECCHR.

Pour Raphaël Glucksmann, ce n’est qu’en exigeant transparence et prise de position des entreprises que la situation des Ouïghours sortira de cette véritable omerta en Chine. À ce titre, il a l’année dernière lancé le mouvement Free Uyghurs sur les réseaux sociaux à la suite de cette enquête de Aspi qui identifiait 83 marques différentes qui profitaient du travail forcé des Ouïghours. À ces marques se rajoutent donc au moins quatre autres, Hugo Boss, C&A, Aldi et Lidl.

« Jusqu’à aujourd’hui, la globalisation s’est construite sur une pyramide d’irresponsabilité. »

– Raphaël Glucksmann

À la suite de ce rapport, plusieurs marques s’étaient engagées à mettre fin à leurs partenariats commerciaux avec la Chine vis-à-vis de l’exploitation des Ouïghours, mais aussi parce que cette accusation publique sur les réseaux sociaux faisait très tâche sur leur image. Parmi elles, Adidas et Lacoste. Pour celles concernées par l’accusation du ECCHR, Lidl a répondu que « l’entreprise avait des relations avec trois entreprises textiles basées à Kashgar, dans le sud du Xinjiang. Au moins deux de ces sociétés auraient employé d’anciens détenus des camps de rééducation et ainsi soutenu activement la politique de l’appareil chinois au Xinjiang. Sur demande, Lidl (maison-mère) a annoncé qu’elle ne travaillait plus avec deux sociétés depuis « plus d’un an », et pas depuis fin juin avec la troisième société ».

Aldi (abréviation d’ALbrecht-DIskont) est une des plus grandes chaînes de supermarchés d’Allemagne (image : pixabay)

Conclusion

Aux dernières nouvelles, et selon Euronews, les compagnies accusées par l’ONG se sont exprimées : C&A a déclaré qu’ils ne « toléraient pas le travail forcé dans [leur] chaîne d’approvisionnement ». Aldi a partagé dans un communiqué avoir mis en place des « normes contraignantes pour tous les partenaires commerciaux ». Enfin, Hugo Boss a également déclaré dans un communiqué qu’ils avaient « demandé des renseignements à leurs fournisseurs il y a plusieurs mois pour confirmer que la production de leurs produits dans leurs chaînes d’approvisionnements était réalisée dans le respect des droits de l’homme » et a ajouté qu’il accorderait une « priorité absolue » à la question.

Quant à savoir si ces marques feront quelque chose de concret dans les semaines à venir, il nous reste à attendre la suite d’une plainte déposée par Le Centre Européen des Droits Constitutionnels et Humains.

– Mary Doizon


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