A Marseille, on est toujours l’étranger de quelqu’un… La ville fut fondée par un certain Protis, phocéen, c’est-à-dire grec, qui, en 600 avant J.-C., débarqua sur les bords du Lacydon, demanda son amitié au roi des Ségobriges et épousa Gyptis, sa fille (1). L’histoire commence ainsi avec un immigré…

Depuis lors, la ville a conservé sa capacité d’intégration, d’absorption et de tolérance. Si proche de Marignane et de Vitrolles, fiefs du Front national, elle compte 110 000 personnes d’origine étrangère pour une population de 800 000 habitants. Si l’on en retranche les naturalisés — 54 000 personnes -, il reste 56 000 étrangers, soit 7 % de la population. La France, globalement, en compte à peu près le même pourcentage : 6,3 % (2).

Dans les cours de récréation, sur les terrains de sport, sur les rochers de bord de mer, à l’usine, à la maison, partout l’alchimie s’est faite. Sur les quais, les dockers appartenaient naguère à plus de trente nations. La population reste d’un cosmopolitisme à tous crins, même si, comme l’affirme le sociologue Jean Viard, la ville est coupée en deux, pauvre, très pauvre, au nord, plus riche, plus bourgeoise, au sud (3).

Tant que Marseille a pu nourrir ses habitants, immigrants compris, tout s’est bien passé. Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie (18 mars 1962), venant après celles du Maroc (3 mars 1956) et de la Tunisie (20 mai 1956), chacun trouvait à s’employer, si modestement que ce soit, dans cette cité de lumière et de vent, populaire, chaleureuse… et naguère prospère.

S’employer, les 16 000 Italiens implantés dès 1851 y parvenaient sans effort. Ils seront 57 000 en 1881 et 97 000 en 1911 à y réussir encore. En majorité ouvriers, ils s’installent dans les quartiers nord. On a besoin d’eux. Parfois, les haines remontent, c’est vrai : il y aura au moins trois morts et plus de vingt-cinq blessés en trois jours de ce que l’on appela les « vêpres italiennes  (4)  », en juin 1881. Pourtant, en 1997, les noms à consonance transalpine occupent la moitié des colonnes de l’annuaire téléphonique…

Les Arméniens, eux, étaient déjà là au XVIIIe siècle. Fuyant, plus tard, le génocide commis par les Turcs, en 1915-1916, ils débarquent en masse et se fixent volontiers. « Ils étaient pauvres, ils ne connaissaient pas la langue, dit un des leurs, M. Garo Hovsépian, ils ont travaillé quatorze heures par jour, ont cherché à s’intégrer et y sont parvenus. En fait, ils sont davantage assimilés qu’intégrés. Ils ont gardé leurs écoles, leur Eglise, leurs racines. » Ils sont 80 000 dans l’agglomération, et nombre d’entre eux ont très bien réussi leur vie sociale.

L’histoire des Maghrébins est différente. Si les premiers Algériens furent « importés » à Marseille en 1907 pour briser les grèves des ouvriers italiens, le gouvernement les a bel et bien encouragés, à partir de 1947, à venir en métropole : la France d’après guerre avait besoin de main-d’œuvre bon marché. Marseille mise sur l’expansion. Les travaux de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer commencent en 1964 ; en 1969, on y implante une industrie sidérurgique importante. Il faut essayer de compenser la perte de l’empire…

Pôle d’attraction en face d’un Maghreb déstabilisé, la cité se transforme pour accueillir à la fois les travailleurs en quête de situation et les pieds-noirs qui se trouvent bien de ce côté de la Méditerranée : « Cette migration à dominante algérienne devient vite essentielle pour l’économie marseillaise, mais aussi pour l’économie du Maghreb, qu’elle soutient financièrement  (5). » La cité que dirige Gaston Defferre fait face. Elle construit à tout-va, mal, trop vite, au nord. Les nouveaux arrivés s’installent aussi en plein centre. Le recensement de 1990 dénombre, entre autres, 24 600 Algériens, 7 300 Tunisiens, 2 100 Marocains, 2 100 Espagnols.

Mais il ne prend pas en compte ce qui est alors en train de devenir l’une des communautés les plus importantes : les Comoriens. Quarante mille personnes environ. « Le quart d’entre eux, dit Hassan Abdallah, un de leurs responsables, vient de Mayotte, toujours française  (6) ; les trois quarts des autres sont français, grâce à la régularisation automatique accordée en 1977, ou en attente de naturalisation. » Mais la plupart d’entre eux sont au chômage et perçus comme des étrangers.

Ces rejetés vont pourtant donner à Marseille et à la France entière une leçon de dignité. Le 21 février 1995, trois colleurs d’affiches du Front national abattent d’un coup de fusil un jeune de dix-sept ans, Ibrahim Ali. Récusant d’avance toute récupération, les Comoriens exigent pour ses obsèques un cortège silencieux. Suivies par une foule considérable, les funérailles se déroulent sereinement… et silencieusement, au grand dam des néofascistes.

Si beaucoup de Comoriens ne sont pas comptabilisés comme étrangers, les gens de l’Est le sont bien, eux, étrangers. C’est la dernière vague d’immigration. Incontrôlable. « Beaucoup de Polonais, des Tchèques, des Russes, des Roumains, souvent des jeunes », témoigne Mme Olivia Brossaud, qui travaille occasionnellement dans un centre d’hébergement d’urgence, chemin de la Madrague Ville. De futurs Marseillais ? Personne n’en sait rien…

La population de la ville, en tout cas, évolue très vite. « Si l’on tient compte d’une population flottante, des brassages internes (déplacement des fonctionnaires, retraités, etc.) de plus en plus importants, on peut estimer, sans trop de risques, qu’un habitant sur trois est arrivé dans la ville dans les vingt-cinq dernières années  (7). » Mais « chacun a une adresse, insiste Philippe Sanmarco, ancien secrétaire général de la mairie, porte-parole du Parti socialiste au conseil municipal. Il y a une reconnaissance forte à l’égard de la ville. La Bonne Mère est là pour nous tous. Malgré le choc des mutations économiques, malgré le chômage ». Et il a ce mot : « Etre mal aimé, ça vous unit. »

Mal aimés de qui ? « Ici, on n’est jamais étranger, dit le Père Jean-Michel Passenal, curé des Chartreux, au cœur de la ville. On sait ce qu’il ne faut pas faire, ce qu’il ne faut pas dire. A la cité de la Solidarité, en 1994, un incident entre un islamiste prosélyte et des jeunes qu’il voulait convaincre dégénère en bagarre. Voitures brûlées, etc. Tout le monde s’est précipité, les associations de locataires, les enseignants, les religieux, la police. En quinze jours, tout était redevenu calme. »

Autre drame, autre démonstration de sang-froid : la mort de Nicolas Burgat, quinze ans, tué d’un coup de couteau par un jeune beur, de quinze ans lui aussi, le 9 septembre 1996. Le Front national a rameuté ses troupes de toutes les villes environnantes. Mais les Marseillais ne l’ont guère écouté. Venus en masse, ils ont fait au jeune homme des obsèques dignes et émouvantes, refusant encore une fois, à la demande du père de Nicolas, de tout confondre et de rejeter la faute, en bloc, sur « les Arabes ».

D’innombrables associations quadrillent les cités des quartiers nord. Avec le soutien du sous-préfet à la ville, des chefs de projet du développement social urbain (DSU), des centres sociaux, du grand projet urbain de Marseille, des associations de locataires, avec, entre autres, les crédits de l’Union européenne (Marseille a bénéficié, depuis 1990, de 320 millions de francs de subventions, dont 200 millions environ pour la seule « reconversion économique des zones en déclin industriel » pour 1994-1996) (8), avec les associations de prévention contre la délinquance, avec les aides apportées par la police et la justice — plusieurs fois par mois, dans certains quartiers, des médiateurs tiennent séance publique de conciliation… Avec tout cela, donc, Marseille conforte sa solidarité.

Mme Haddah Berrebouh, cinquante-trois ans, mère de dix enfants, habite depuis vingt-cinq ans la cité des Flamants. Médiatrice dans les collèges, elle lutte contre les petits rackets de classe, sans toujours le dire aux parents. « La cité, dit-elle, c’est une seule communauté. Au centre commercial, on vendait de la drogue presque comme de la glace. Aux Flamants, à la fin, on s’est mobilisé. Les dealers ont fui. Quand les parents veulent… » Ils ne veulent pas toujours, et Mme Berrebouh note avec amertume la « grande démission des pères et mères qui ne se lèvent plus le matin ».

L’école, pourtant, demeure le seul creuset possible. Au collège Manet, par exemple, les élèves appartiennent à vingt-deux nationalités. Dans telle maternelle, tout près de la porte d’Aix, quartier maghrébin au cœur de la ville, il n’y a que trois Européens sur cent dix enfants. On ne sait pas très bien qui sont les mères des cent sept autres. Elles se cachent, souvent pour cause de clandestinité, et ce sont les pères qui viennent chercher leur progéniture. Les adresses sont confuses et, quand la directrice cherche à recruter des « mamans auxiliaires », elle n’en trouve pas car elles n’ont souvent pas de papiers. Pour inscrire les enfants, qui doivent habiter le quartier, il suffit en effet d’un certificat de vaccination et d’une fiche d’état civil, même étrangère. L’école est bien intégrée dans le quartier. Mais le premier soin des éducatrices est souvent d’apprendre… le français aux petits, pour qu’ils puissent communiquer.

Dans une autre maternelle, près de l’Opéra et du Vieux-Port, les mamans auxiliaires s’appellent Michaela (sénégalaise), Cindy (mauricienne) ou Nelly (française) et, constate Mme Françoise Serrano, la directrice, « l’intégration se fait bien ; chacun s’applique à ce que le nivellement se fasse par le haut ».

L’un des plus ardents partisans de ce nivellement par le haut est le nouveau grand mufti Soheib Ben Cheikh, nommé à Marseille par la Mosquée de Paris. La trentaine ardente et cultivée, il entend « adapter un islam authentique au monde moderne », combattre l’ « islamophobie » et, simultanément, le sentiment de rejet, de frustration et d’ « enfermement » dont souffrent les musulmans de Marseille. « Tout vide spirituel est dangereux », affirme-t-il. Alors, il veut faire construire cette grande mosquée dont Marseille manque cruellement, ainsi qu’un institut musulman où l’on formerait des imams qui, actuellement, ne parlent pas le français. Les femmes pourraient venir y apprendre leur religion, car « ce sont les femmes qui transmettent les valeurs ».

M. Jean-Claude Gaudin, le maire UDF de Marseille, ne serait pas hostile à la construction de ce lieu de culte. Il se contente de noter que « la communauté musulmane ne semble pas disposer du terrain nécessaire à l’implantation d’un tel ensemble » et que « la ville de Marseille n’a pas les moyens de faire cadeau d’un terrain, pas plus à la communuté musulmane qu’à l’Eglise catholique ou à la communauté juive ». Quant à Mgr Panafieu, le nouvel archevêque, il souligne que « mieux vaut une mosquée qui se voit qu’une mosquée souterraine » et que l’islam doit trouver sa place au sein de la laïcité française. Pour lui, les « garages » (les mosquées sont souvent installées dans des hangars, des caves ou des garages) constituent parfois des « lieux d’infection ».

Un extrémisme de droite s’affiche bien à Marseille, exploitant la pauvreté de la ville et le mécontentement grandissant des Français à grands coups de démagogie, mais l’intégrisme musulman demeure, pour l’essentiel, clandestin et peu important… pour autant qu’on puisse l’évaluer.

« Ici, on ne s’intègre pas, on s’ajoute », disait un musulman. Marseille est une formidable machine à faire des Marseillais. Pas des Français, ou alors des Français en second lieu. Marseillais d’abord ! Malheureusement, dans une ville sinistrée, cela ne suffit plus. Mais à quoi d’autre se raccrocher ? Le travail et l’idéologie ne sont plus des valeurs de référence, alors que cent mille personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté, perdant ainsi toute possibilité de définition collective par le travail (9). Pour M. Michel Péraldi, sociologue : « Une identité territoriale ne peut pas se substituer à une identité sociale. Or Marseille n’a pas d’identité sociale. On n’y a pas recomposé le puzzle qui permet d’exister. Tout ça ne fait pas une identité. Etre marseillais, c’est bien, mais superficiel. La plupart des immigrés sont dans un »non-monde« social humiliant. »

Si Marseille peut se targuer de n’avoir pas de banlieue et, le samedi, de voir les jeunes des quartiers nord déambuler paisiblement dans les rues piétonnes du centre, la casquette vissée sur la tête et le survêtement bien repassé, il n’en demeure pas moins que le racisme existe bel et bien, dont nul ne sait jusqu’à quel point il est superficiel ou profond. « Jamais, dit M. Fodé Sylla, président de SOS-Racisme, le racisme n’a été aussi fort. Il pourrait devenir une opinion et non plus un délit. »

{} Kamel Khalif, peintre et dessinateur de bandes dessinées, ancien animateur socioculturel de la cité Brassens, voulait être naturalisé à vingt ans. Aujourd’hui, il confesse « ne plus savoir [où il en est] », mais il est toujours algérien. Ambiguïté. Il parle, lui, de « crispation raciste ». Ici, il se dit marseillais. A l’étranger, il « habite en France ». Mais quand il marche derrière une vieille dame, dans la rue, « elle change de trottoir ».

Les « 15-24 ans » — ils étaient 109 000 en 1990 (10) — ont désormais pris le pas sur leurs parents. La prudence et le souci d’intégration des générations précédentes s’effacent devant les revendications brutales d’hommes et de femmes nouveaux, devant qui rien ne s’ouvre. M. Jean-Claude Gaudin se dit pourtant fier que Marseille ait été choisie pour accueillir l’Ecole de la deuxième chance — une idée lancée par Mme Edith Cresson, commissaire européen -, qui, en janvier 1998, ouvrira ses portes aux exclus du système scolaire : « Cinq cents garçons et filles, de dix-huit à vingt-deux ans, en situation d’échec scolaire, issus des quartiers défavorisés, seront formés selon des principes novateurs. »

Cinq cents ? Dans le 14e arrondissement — la ville en compte seize -, le taux de chômage atteignait 31,80 % en 1995 (contre 24,76 % en 1990) ; dans le 16e, il était de 46,48 % en 1995 (contre 25,70 % en 1990) (11). Il s’agit de chiffres officiels, inférieurs, sans aucun doute, à la réalité.

Chacun fait ce qu’il peut. Toutefois, 50 % des délinquants présumés interpellés par la police en décembre 1996 étaient des mineurs. Les vols avec violences ont augmenté de 21 % en 1996. Les interpellations pour affaires de drogue sont en hausse de 8 % (12). La drogue n’explique pas tout, même si elle constitue la seule véritable source de revenus pour certaines familles, et alimente un trafic considérable, inchiffrable. Les policiers savent, eux, que le mal n’est plus là, mais parlent de la « déliquescence du tissu éducatif », de la « déstructuration du monde adulte » qui conduit des jeunes gens à se conduire « comme des fauves », faute de repères, de butoirs, de structures, et à prendre pour premières cibles les policiers, puis l’école, puis la société tout entière. Ils admettent même que, dans ce nouveau monde, le délit est souvent valorisant.

Le Père Passenal ne dit pas autre chose : « La situation est explosive ; l’étincelle est toujours là. » Et le religieux de poursuivre : « Les jeunes veulent être acceptés comme français jusqu’à ce qu’ils soient exclus, par l’échec scolaire, par exemple. » Et, s’ils se sentent rejetés, ils pourraient se tourner vers l’islamisme, qui leur fournit une identité de rechange. Or l’échec scolaire est partout : certains jeunes gens atteignent l’âge de seize ans sans savoir ni lire ni écrire. A ceux-là, nul n’a rien à dire, rien à proposer…

M. Jean-Claude Gaudin parle des milliers d’emplois que va créer Euroméditerranée (13), sans préciser qu’il s’agira, en grande partie, d’emplois non qualifiés. Il est dans son rôle de maire. C’est insuffisant. L’imagination est l’une des qualités dont Marseille est le plus dépourvue. La ville regarde son destin lui échapper, en soupirant que c’était plus facile naguère. Mais elle en était alors seule maîtresse. Le formidable art-de-vivre-avec-les-autres qu’elle avait su façonner au fil des ans ne fonctionnera bientôt plus. L’argent, le marché, la spéculation, les taux d’intérêt, les mutations sociales, ajoutés à ses propres erreurs, imposent à la vieille cité, qui s’en est toujours moquée, des concepts qu’au fond d’elle-même elle récuse. Marseille risque d’y laisser son âme. Tant que sa population jeune sera condamnée au désespoir, au « no future », tant qu’elle sera incapable de lui proposer autre chose que des modèles éculés, elle continuera d’avancer vers le déclin.



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