«C’est un jour historique. Les Guinéens étaient bloqués par la peur. Maintenant, c’est fini », s’exclame M. Luis M’Bemba Soumah, du Syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée (Sleeg), à la suite du succès de la grève qui, déclenchée pour obtenir une réévaluation des salaires, a paralysé le pays pendant plusieurs jours, fin février 2006. En effet, ce mouvement a traduit un changement d’attitude des Guinéens, encore marqués par le climat de délation et de répression hérité des années Sekou Touré (1). En outre, il fragilise un peu plus un pouvoir autoritaire affaibli par l’interminable maladie du chef de l’Etat, M. Lansana Conté, de plus en plus diminué (il serait atteint de diabète ou de leucémie). A l’appel de l’intercentrale des syndicats de Guinée (2), Conakry et les grands centres du pays ont été pratiquement villes mortes pendant cinq jours.

Après avoir refusé toute négociation directe et exercé de fortes pressions sur les grévistes, le gouvernement a finalement conclu un accord le 4 mars, négocié sous la direction du président de l’Assemblée nationale El-Hadj Aboubacar Somparé et non sous celle du premier ministre Cellou Dalein Diallo. L’épisode confirme ainsi la perte d’influence de ce dernier. Présenté lors de sa nomination en décembre 2004 comme l’homme du président, choisi contre l’avis de ministres influents, il a les mains de plus en plus liées. Ses projets étaient pourtant multiples : instaurer le contrôle des sorties de devises, assainir la situation des douanes, contrôler la gestion de grands groupes, menaçant ainsi les intérêts de ceux qui en profitent.

Le pays n’avait pas connu un mouvement social d’une telle ampleur depuis 1984. Le contraste est donc grand avec la déception qui suivit les élections cantonales et municipales de décembre 2005, remportées par le Parti de l’unité et du progrès (PUP). L’Union pour le progrès et le renouveau (UPR), une des rares formations à ne pas boycotter des élections manipulées, avait alors décidé de quitter l’Assemblée nationale pour protester contre les fraudes.

Pourtant, le sort de la Guinée demeure suspendu à celui de son président Lansana Conté, qui, en place depuis vingt-deux ans (3), s’accroche au pouvoir malgré une santé visiblement déclinante. Cette crispation paralyse un pays dont la situation économique et sociale se dégrade continuellement. Malgré les revenus tirés de ses minerais, notamment la bauxite (4), mais aussi l’or, le diamant ou le fer, la Guinée reste un pays pauvre, classé 156e sur 177 sur l’échelle du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Après les espoirs suscités en 1984 par le décès de Sekou Touré, l’essor économique ne concerne que des secteurs très limités, notamment les enclaves minières. Tandis qu’une minorité, gravitant autour du pouvoir, s’enrichit en puisant dans les caisses avant qu’il ne soit trop tard, la majorité des habitants a de plus en plus de mal à vivre (5).

L’augmentation brusque et fréquente du prix du carburant accélère l’inflation, renchérit le coût du transport, qui pèse lourd dans le budget des familles, et partant celui de toutes les marchandises. Le sac de riz importé de 50 kg est passé de 65 000 francs guinéens, en janvier 2005, à 85 000 six mois plus tard et à environ 100 000 actuellement (soit 18 euros). Quand on sait que le salaire moyen d’un fonctionnaire varie entre 200 000 et 300 000 francs guinéens (de 35 à 50 euros) et qu’il faut trois sacs par mois pour une famille standard, sans compter le prix de la sauce, mais aussi les habits, le loyer…, on a une idée de la dégradation du niveau de vie.

Subterfuge constitutionnel

On estime que 90 % du budget d’une famille est consacré à l’alimentation. L’Etat tente de fixer arbitrairement un prix maximum pour certaines denrées mais n’a guère les moyens de le faire respecter par des commerçants qui doivent faire face à une hausse des coûts : ses propres agents sont souvent les premiers à jouer des augmentations ou à alimenter un marché parallèle. Les détournements de dons alimentaires sont fréquents.

Le contraste est net entre les rémunérations et le coût de la vie, entre les salaires effectifs et certaines marques de standing. Comment expliquer, en effet, l’étalage des signes les plus ostentatoires de la richesse, villas grandioses au style postmoderne italianisant, construites derrière de hauts murs surmontés de barbelés, multiplication des véhicules tout-terrain, omniprésence des téléphones portables…? Ces manifestations d’opulence jouxtent la misère la plus criante (développement de la mendicité, ruine des équipements publics…). L’inflation galopante et le manque de perspectives expliquent le marasme ambiant, mais aussi les marques de mécontentement comme la grève de février 2006.

Cependant, les possibilités de changements politiques sont difficiles à apprécier, et les spéculations vont bon train sur les conséquences d’un éventuel décès en fonction du chef de l’Etat, dont le mandat court jusqu’en 2010. Parvenu au pouvoir de manière fortuite à la mort de Sekou Touré, en avril 1984, le général Conté a réussi à s’y maintenir en endossant divers habits. Il s’impose tout d’abord au sein du Comité militaire de redressement national (CMRN) en éliminant, en 1985, le colonel Diarra Traoré, auteur d’une tentative présumée de coup d’Etat. Une quarantaine de dignitaires du régime défunt sont exécutés, sans jugement ni procès. M. Conté mène alors le pays d’une poigne de fer.

Sous la pression internationale, il revêt pourtant peu à peu le costume du démocrate. En décembre 1990, une nouvelle Constitution prévoyant le multipartisme est adoptée par référendum. Cependant, si les partis politiques sont autorisés, leurs activités demeurent strictement contrôlées. Les dirigeants font l’objet d’une surveillance, l’accès aux médias est limité et l’organisation de meetings difficile. En décembre 1993, M. Conté quitte l’habit militaire pour créer un parti politique, le Parti de l’union et du progrès (PUP), et se présente au premier scrutin présidentiel. Elu pour cinq ans, il est réélu en décembre 1998.

Chaque fois l’opposition, désunie, proteste contre les fraudes et la monopolisation des médias par le PUP. En effet, la liberté d’expression ne concerne que la presse écrite, très peu diffusée, et son élargissement à la radio – très écoutée par une population analphabète – n’est toujours pas effectif en dépit des pressions internationales. Malgré un décret présidentiel, paru en août 2005, les radios locales sont pratiquement inexistantes. En revanche, les négociations avancent en vue d’accorder à Radio France internationale (RFI), à la BBC et à Africa no 1 la possibilité d’émettre sur la bande FM.

En 2006, M. Conté figure parmi les présidents africains les plus anciennement en poste avec le Gabonais Omar Bongo (trente-neuf ans), le Zimbabwéen Robert Mugabe (vingt-six ans), le Camerounais Paul Biya (vingt-quatre ans). En effet, un référendum, organisé en novembre 2001, lui a permis d’allonger son mandat de cinq à sept ans, de supprimer la limite d’âge et l’interdiction de se présenter trois fois à l’élection présidentielle. Grâce à ce subterfuge, M. Conté, né en 1934, a été réélu en décembre 2003. Le référendum révisant la Constitution tout comme les élections ont été boycottés par l’opposition, regroupée dans le Front républicain pour l’alternance démocratique (FRAD). La présence d’un seul opposant, encouragée par le pouvoir (6), n’a trompé personne sur la réalité de la compétition.

Très diminué, le président Conté n’aurait pas présidé de conseil des ministres depuis plus d’un an et demi. Il réside le plus souvent dans son village de Wawa, à 80 kilomètres de la capitale Conakry. Le décès en poste du chef de l’Etat serait peu favorable à une ouverture démocratique. En effet, en cas de disparition, la Constitution prévoit que le président de l’Assemblée nationale El-Hadj Aboubacar Somparé, ancien ambassadeur en France sous Sekou Touré et membre du PUP, assure l’intérim pendant soixante jours, au bout desquels des élections seraient organisées. Ce trop court délai faciliterait le maintien aux affaires du même personnel politique (7). Et beaucoup estiment que les structures du parti au pouvoir s’effondreront aussi vite que celles du Parti démocratique de Guinée (PDG) à la mort de Sekou Touré.

En outre, les Guinéens ne se font guère d’illusions quant à une classe dirigeante, quelle qu’elle soit, qui n’a ni projet ni moyens. Sans compter que le gouvernement a longtemps discrédité les partis politiques en exploitant notamment le clivage, supposé ou réel, entre ceux qui restèrent pendant la dictature et les exilés de retour (les « diaspo »). Le président fustige aussi l’ethnicisation des partis (à chacun son peuple ou sa région) tout en instrumentalisant les différences ethniques ou régionales, quand Sekou Touré exaltait la nation. Difficile de dire toutefois à quel point ceci est ancré ou superficiel.

Quelques personnalités d’opposition se détachent malgré tout : M. Alpha Condé, leader du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), est rentré au pays en juillet 2005. Arrêté en décembre 1998 et condamné à cinq ans de détention en septembre 2000, il avait été libéré par anticipation en 2001 sous la pression internationale. M. Sidya Touré, ancien premier ministre, à la tête de l’Union des forces républicaines (UFR), est très populaire à Conakry, où il avait relancé l’urbanisme et l’équipement électrique.

L’hypothèse d’un coup d’Etat militaire en cas de décès subit du chef de l’Etat est souvent évoquée. Déjà, en 1996, une mutinerie, suscitée par des revendications corporatistes (augmentation des salaires…), avait conduit à l’attaque du Palais des nations – construit pour la tenue d’une réunion de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) qui n’eut pas lieu –, toujours en ruine. Depuis, l’armée, sur laquelle repose le pouvoir de M. Conté, est choyée : les soldes ont été réévaluées, de nouvelles casernes sont en construction dans la capitale, et on ferme les yeux sur maintes extorsions de fonds. Comme ailleurs en Afrique, l’armée constitue un outil politique important (8) : enrôlement, promotion ou, au contraire, renvoi permettent d’exploiter des rivalités internes, de récompenser ou de punir. Ainsi, le 4 novembre 2005, plus de 1 800 soldats et officiers ont été mis à la retraite afin d’en promouvoir d’autres, à la demande de l’état-major. La visite de M. Kerfalla Camara, chef d’état-major et ancien du régime Sekou Touré et du CMRN, à Paris, en février 2006, ainsi que sa réception par les autorités militaires françaises ont fait de lui une sorte de candidat officiel à la succession.

L’incertitude politique accroît les conflits de pouvoir autour du président et la désorganisation administrative du pays. Une situation d’autant plus préoccupante que la Guinée s’insère dans un équilibre régional précaire. Malgré le retour de la paix, le Liberia et la Sierra Leone (9) demeurent fragiles tandis que la Côte d’Ivoire reste un volcan difficilement contenu (10). Armes et mercenaires continuent de circuler dans cette région aux frontières poreuses. Environ 35 000 Libériens, 3 500 Ivoiriens et 1 000 Sierra-Léonais se trouvent encore réfugiés en Guinée.



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