Le Congrès mondial de la nature a lieu du 3 au 11 septembre à Marseille. Deux journalistes de Reporterre sont présentes à cet événement autour de la biodiversité, et proposent un suivi quotidien.

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Marseille, reportage

Jusqu’au dernier moment, j’ai guetté mes courriels et mes messages vocaux. Mais à 9 h 05, il faut me rendre à l’évidence : malgré mes demandes répétées, je n’aurai pas l’autorisation d’embarquer à bord du bateau qui emmène Emmanuel Macron visiter le parc national des Calanques. Las ! Il semblerait que le président de la République n’aime pas trop la biodiversité de la presse, car très peu de journalistes ont pu suivre son déplacement marseillais.

Ainsi, tandis que le chef de l’État assurait que « nous serons les premiers, le 1er janvier prochain, à ne plus avoir de plastique autour de nos fruits et légumes », je me suis rendue à la conférence de presse organisée par Survival, pour dénoncer le Congrès mondial de l’UICN. « Les peuples autochtones n’ont pas accès aux passeports, ni aux visas, ils sont complètement exclus de ce genre de conférence internationale, m’explique Fiore Longo, porte-parole de l’ONG. Ils sont invisibilisés. »

Un congrès trop policé ? C’est aussi l’avis de Chloé Gerbier, juriste au sein de l’association Notre affaire à tous, et membre d’Extinction Rebellion. Elle devait participer à une des conférences du sommet, vendredi 10 septembre. Sauf qu’en début de semaine, elle a appris que son accréditation avait été refusée. « A force de chercher la raison de ce refus, on m’a informé que celui-ci serait lié à un avis négatif de la préfecture, à cause de mes activités militantes », rapporte-t-elle. Y’a-t-il eu une volonté politique de faire taire des voix dissidentes ? Pas moyen de vérifier cette hypothèse, mais l’activiste ne cache pas son scepticisme : « Ce congrès est avant tout un sommet politique, centré sur de la communication. Quand on voit que plein d’entreprises polluantes vont venir s’y donner bonne conscience, et quand on sait qu’aucun des engagements qui pourraient être annoncé ne sera contraignant, cela donne une impression d’immense décalage par rapport à l’urgence écologique, et c’est effrayant. »

Je décide de me rendre au Sommet des chefs d’entreprises, organisé par l’UICN ce vendredi après-midi. C’était sans compter sur des transports marseillais considérablement ralentis par la venue du chef de l’Etat, ni sur les cafouillages techniques à l’entrée du parc des expos – les ordinateurs des organisateurs n’étaient visiblement pas prêts à accueillir les milliers de congressistes fraîchement débarqués. Deux heures plus tard, je m’affale donc dans un fauteuil moelleux du hall 9, juste à temps pour écouter la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili : « Je ne vais pas vous faire la morale, car en tant que chefs d’entreprise, vous êtes conscients de la gravité de la situation, dit-elle. Vous savez que nous ne pouvons pas continuer le business as usual. » A sa suite, plusieurs dirigeants – dont Antoine Arnault, de LVMH, Antoine Frérot, de Veolia, ou Jean-Marc Lévy, patron d’EDF – montent à la tribune. On y parle croissance verte, « bio-énergie », et « regénération ».

Josefa Sanchez : “{« Dans les forêts où nous vivons, des projets éoliens se développent sans réelle consultation ni participation des populations locales. Un de ces parcs géants est porté par EDF ». © Lorène Lavocat/Reporterre. »/

Je repense alors à Josefa Sanchez, rencontrée le matin lors de la réunion avec Survival. Elle est venue spécialement de l’isthme de Tehuantepec, au Mexique : « Dans les forêts où nous vivons, des projets éoliens se développent sur les terres de nos communautés, sans réelle consultation ni participation des populations locales, m’a-t-elle raconté. Un de ces parcs géants est porté par EDF, qui prétend ainsi lutter contre le changement climatique. » Elle doute que le Congrès de l’UICN permette un changement : « Ce genre de sommet fait partie du problème plutôt que de la solution, car ça permet à certains de se donner bonne conscience. Mais en fait, sous prétexte de défendre le climat ou la biodiversité, ces grandes entreprises accaparent nos terres et exploitent nos ressources. C’est injuste que ce soit à nous, peuples autochtones, de payer le prix d’une crise écologique que nous n’avons pas provoquée ».

N’y a-t-il donc rien à attendre de nos dirigeants ? Dans la foulée de la virée maritime de M. Macron, celui-ci a indiqué vouloir étendre les zones de protection forte en Méditerranée, qu’il veut porter à 5 % du total en 2027, contre 0,2 % actuellement. Et il a par ailleurs recyclé ses vieilles promesses écolos, déclarant vouloir entamer une sortie accélérée des pesticides au niveau européen, sans plus de détails. Et il a rappelé maintenir son opposition à l’accord UE-Mercosur, avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay… tout en laissant une porte ouverte à la renégociation de ce traité de libre-échange : « Nous ne pouvons pas le conclure aujourd’hui ainsi » a-t-il indiqué, estimant que « notre politique commerciale doit porter des clauses miroir sur le plan climatique et sur le plan de la biodiversité ».

Quant à Barbara Pompili et à Bérangère Abba, secrétaire d’État chargée de la Biodiversité, elles ont annoncé des créations de postes : « Les parcs nationaux bénéficieront en 2022 d’un renfort de 20 ETPT (Equivalents temps plein travaillés) », indique leur communiqué.

La ministre Barbara Pompili annonce vingt postes supplémentaires dans les Parcs nationaux. © Nicolas Tucat/AFP.

L’annonce fait rire Frédéric Goulet, garde-moniteur au Parc des écrins, et membre du syndicat SNEFSU. Je le retrouve dans un petit local syndical, derrière le Vieux port : « Cela fait des années qu’on nous supprime des postes, tout en augmentant nos missions… alors ces 20 postes supplémentaires, on les accepte bien sûr, mais c’est une mesurette. » Selon lui, ces coupes chroniques dans les effectifs ont affaibli la préservation de l’environnement : « Nous ne sommes plus capables aujourd’hui de vraiment protéger nos aires. Chez nous, nous sommes passés de 7 à 5 gardes, avec des missions en plus, notamment sur la concertation locale. Donc il y a des choses qu’on ne fait plus, ou moins bien : la surveillance, l’éducation à l’environnement, le suivi des espèces… » Dans ces conditions, la volonté du gouvernement de multiplier les aires protégées le laisse songeur : « On peut faire des annonces fracassantes, mais il faut mettre les moyens derrière, affirme-t-il. Le nouveau parc des forêts va disposer de 30 agents, alors que dans la plupart des parcs, nous sommes 70 voire 80… Certains parcs naturels marins n’ont fonctionné pendant plusieurs années qu’avec des services civiques. On ne fait pas de la protection comme ça. » D’après le syndicat, depuis 2011, près de 11 000 postes ont été supprimés au sein du ministère de l’Écologie.

À la manifestation pour la biodiversité. © Lorène Lavocat/Reporterre.

Avec plusieurs dizaines d’agents du ministère, Frédéric Goulet s’est donc rendu à Marseille, afin de participer à une manifestation « pour dénoncer l’inaction des dirigeants face à la crise écologique ». Sous une pluie presque tropicale, je retrouve à cette manifestation les bannières de Survival, d’Alternatiba, d’Attac et d’Extinction Rebellion.

Alors que le cortège s’élance en direction du port, à quelques kilomètres de là, dans le grand auditorium du parc des expos, le congrès de l’UICN est lancé en grande pompe. Je regarde sur mon écran d’ordinateur Mme Pompili parler de reforestation, d’agroécologie ; j’écoute la patronne de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, rappeler que « nos économies sont dépendantes de la nature » ; je suis le très libéral Premier ministre grec, M. Mitsotakis, s’engager à « protéger 10 % des mers contre la pêche ». Quant au président français de la République, il annonce l’organisation prochaine d’un nouveau sommet consacré aux océans – le One Ocean Summit. En l’entendant, je ne peux m’empêcher de penser à Florian, militant d’ANVCOP21, rencontré plus tôt dans la manif : « On vient dénoncer un énième congrès duquel il ne sortira rien de concret. Plutôt que des grandes messes, il nous faut des décisions et surtout des actions à la hauteur de la crise. »

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