Le Congrès mondial de la nature a lieu du 3 au 11 septembre à Marseille. Deux journalistes de Reporterre sont présentes à cet événement autour de la biodiversité, et proposent un suivi quotidien.

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Marseille, reportage

À la sortie de la gare de Marseille Saint-Charles, un poster géant de baleine donne le la : pendant une semaine, la cité phocéenne devient la capitale mondiale de la nature. Enfin presque. Du 3 au 11 septembre, elle accueille un grand événement environnemental, le congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). À la veille de cette grand-messe verte, sous une pluie fine et tiède, je m’engouffre sous le porche du centre Coco Velten. C’est là, dans un ancien gymnase bondé, que l’ONG Survival International organise un contre-sommet, « pour décoloniser la conservation de la nature ». Kézako ?

Après quelques grésillements et beaucoup de pixels, David Yator Kiptum, membre du peuple sengwer, au Kenya, apparaît sur un écran. « En 2009, puis en 2017, le gouvernement a reçu des fonds de la Banque mondiale et de l’Union européenne pour soi-disant renforcer la protection de la forêt dans laquelle nous vivons depuis des siècles, raconte-t-il. Des milliers de personnes ont alors été forcées de quitter leurs terres. Les fonds de conservation ont servi à expulser des gens, et à les priver de leurs moyens de subsistance. »

À sa suite, plusieurs leaders autochtones se branchent en ligne sur leur ordinateur ou leur téléphone, pour témoigner de violences perpétrées par des gardes forestiers ou des militaires, « au nom de la conservation ». Ainsi, près du parc des Virunga, en République démocratique du Congo (RDC), « des mamans qui manifestaient parce qu’elles manquent de nourriture et ne peuvent plus cultiver dans la zone du parc ont été tabassées par la police », rapporte l’activiste Delcasse Lukumbu. En Inde, dans le parc national de Kaziranga, qui abrite des rhinocéros menacés, la loi a été modifiée « pour que les gardes puissent utiliser leurs armes sans être inquiétés ni punis », dénonce le défenseur des droits humains Pranab Doley. D’après la chercheuse Rosaleen Duffy, « la plupart des fonds de conservation servent aujourd’hui à armer les gardes, qui sont ainsi censés lutter contre le commerce d’animaux et le braconnage ». Des moyens souvent dévoyés pour surveiller et réprimer les populations locales. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Des espaces qui ne résoudront pas la crise écologique

Je ressors de cette matinée les oreilles bourdonnantes et la mine déconfite. Car la création d’aires protégées est partout vendue comme LA solution contre l’effondrement du vivant. C’est même le président Macron qui le dit : il souhaite, avec d’autres pays, que 30 % de la Terre soit placé sous un statut de protection. Cet objectif est d’ailleurs au copieux menu du congrès de l’UICN.

En quête de réconfort, j’épluche les dizaines de courriels reçus en lien avec le sommet. Je trouve une note de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) : « Les aires protégées jouent un rôle important pour la protection de la biodiversité quand il s’agit de protéger les espèces cohabitant mal avec les humains et ayant du mal à subsister dans des paysages anthropisés », lis-je. Protéger une plage où se reproduisent les tortues, une zone où se trouve une espèce endémique de plante… tout ça peut avoir du sens. Alors que croire ? Je contacte Estienne Rodary, chercheur à l’IRD, spécialiste du sujet : « La conservation s’est historiquement faite au détriment des populations locales, me dit-il. Dans l’esprit des promoteurs des aires protégées, notamment les grosses ONG comme le WWF, protéger efficacement une zone signifie nécessairement l’exclusion des populations locales ou la restriction drastique de leurs activités. »

Sauf que… ça ne marche pas. « La multiplication des aires protégées n’a pas fondamentalement changé la manière dont on détruit la nature à l’échelle globale, par nos modes de vie », dit-t-il. Autrement dit : tant que l’on continuera de produire intensivement, de consommer massivement et de polluer, on ne résoudra pas la crise écologique, quand bien même on crée à tour de bras des espaces préservés.

La création d’une nouvelle aire protégée dans le nord-ouest du Congo menace la survie des Baka. © Fiore Longo/Survival International

« S’exonérer des destructions que l’on cause ailleurs »

À peine ai-je raccroché que je croise le chercheur Guillaume Blanc, ordi à la main, en quête de courant électrique. « C’est la rentrée des classes, glisse-t-il, il faut que je me connecte avec mes étudiants, mais je ne voulais pas rater le congrès de Survival. » Cet historien de l’environnement, maître de conférence à l’université Rennes 2, a publié un essai sur le colonialisme vert. Je lui demande pourquoi les aires protégées sont devenues l’alpha et l’oméga des politiques environnementales.

« Au XIXe siècle, à l’époque coloniale et industrielle, certains Occidentaux se sont rendu compte qu’on détruisait peu à peu la nature, me répond-il. Mais plutôt que de remettre en cause le modèle économique à l’origine du désastre, ils ont préféré limiter les dégâts en plaçant certaines zones de nature dans des enclos. » En Afrique ou en Asie, c’était aussi une manière pour les colons d’imposer concrètement, matériellement, leur domination sur les terres conquises. « C’est horrible à dire, mais on a créé des réserves — et on continue de le faire — pour s’exonérer des destructions que l’on cause ailleurs. Ça permet de se dire “On fait quelque chose pour la planète”. » Et donc dénoncer les aires protégées, c’est remettre en cause tout le système qu’on a bâti « pour sauver la planète ». « Il est plus facile de créer ou de financer une aire protégée en Afrique que de transformer radicalement notre système économique », conclut, amer, le chercheur.

Faut-il donc jeter toutes les réserves avec l’eau du bain ? À Survival, on prône plutôt la reconnaissance des droits des peuples autochtones sur leurs terres. En clair : confier la gestion et la gouvernance des zones à préserver aux habitants. Une étude parue ce jeudi 2 septembre va d’ailleurs dans leur sens : « 56 % des études sur la conservation sous contrôle “local” — par les communautés — montrent des résultats positifs, tant pour le bien-être humain que pour la conservation. Pour la conservation sous contrôle “extérieur” — par les États ou les ONG — , seul 16 % des études rapportent des résultats positifs et plus d’un tiers ont abouti à une conservation inefficace et des résultats sociaux négatifs. »

Un message d’espoir relayé par Llanquiray Painemal Morales, membre d’une communauté mapuche, au Chili : « Nous pouvons agir, chacun et chacune sur nos territoires, nous pouvons les défendre, nous pouvons dénoncer les pratiques destructrices des entreprises et des gouvernements. Il faut s’unir, s’organiser. Et nous allons ressurgir. »

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