Si elle veut encore exister en l’an 2000, l’Europe de l’électronique doit consentir des investissements lourds et faire des paris risqués. Absents de plusieurs domaines-clés, ses industriels devront tenter de sauter une génération de produits, voire plusieurs, et parfois acheter des compétences technologiques hors du Vieux Continent.

Bien des responsables industriels se demandent quel paysage offrira l’électronique européenne dans cinq ans. Car chaque année, depuis une décennie, un événement majeur est venu le bouleverser : au cours de la seule année 1990, ICL, premier constructeur informatique britannique et cinquième européen, est passé sous la coupe du japonais Fujitsu, l’allemand Siemens a racheté son compatriote Nixdorf en difficulté, et le néerlandais Philips a connu une crise sans précédent. Cette année, Bull avoue des pertes de 6 milliards de francs, tout comme la division électronique grand public de Thomson. Et chaque année, depuis dix ans également, la production européenne dans ce secteur connaît un nouveau recul face à celle des concurrents américains et surtout japonais.

Pourtant, l’Europe est déjà le principal marché mondial pour l’électronique, alors que celle-ci est devenue la première filière mondiale, devant l’automobile et l’énergie, avec plus de 1 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 1990. Dans quasiment tous les sous-secteurs, le bilan des échanges est négatif. Et dans les trois essentiels — informatique, électronique grand public et composants — les sujets d’inquiétude sont nombreux, en raison de la rapidité de l’évolution technique, de la difficulté à maîtriser la qualité et de l’absence de véritables stratégies industrielles à long terme.

Les composants actifs, pour deux tiers des semi-conducteurs, préoccupent particulièrement les Européens : les chips ne représentent certes qu’un marché de 45 milliards de dollars, mais ils constituent la véritable matière première de toute la filière, et la « matière grise » de secteurs de plus en plus divers. Ainsi, dans une automobile, selon une étude de SGS Thomson, l’électronique « embarquée » comptait, en moyenne, pour 30 dollars en 1980 et pour 400 en 1985 ; en 1995, elle comptera pour 2 000 dollars, soit 13 % du prix total du véhicule. Or l’Europe ne détient que 17 % de ce marché, contrôlé à 50 % par les Japonais et à 32 % par les Etats-Unis. Pis, selon le cabinet Bis Makintosh, la CEE ne produirait que 38 % de ses propres besoins en composants.

L’offensive japonaise a été fulgurante : en 1978, les Etats-Unis fabriquaient 87 % des mémoires DRAM de 60 Ko (kilo-octets) qui équipaient les premières générations de micro-ordinateurs, et le Japon 13 %. Dix ans, et quatre générations, plus tard, les Japonais produisent 91 % des DRAM de 1 Mo (mégaoctet), les Etats-Unis 5 % et l’Europe 3 %. Les trois premiers fabricants de semi-conducteurs disponibles sur le marché sont NEC, Toshiba et Hitachi, et l’on trouve six Japonais dans les dix premiers. Or le secteur des mémoires est stratégique : il s’agit déjà du plus gros marché pris isolément. Les seules DRAM de 256 Ko pèsent pour 2 milliards de dollars, et celles de 1 Mo pour 6 milliards de dollars.

Aujourd’hui, les Européens tentent de revenir sur ce marché de masse : en 1989, il s’est vendu 560 millions de chips mémoire et plus d’un milliard en 1990. Mais le « ticket d’entrée » industriel est désormais très élevé : la seule réalisation d’une unité de production pour puces de 4 Mbits revient à 600 millions de dollars ; elle s’élève à 800 millions de dollars pour la génération des 16 Mbits et à 1 milliard pour celle des 64 Mbits. Il est donc clair que les industriels du Vieux Continent sont condamnés à rechercher des partenaires, et pas nécessairement en Europe : si Philips a dû abandonner toute ambition dans le domaine des composants, Siemens s’est associé à IBM pour développer la puce de 64 Mbits, Thomson-SGS étudierait une collaboration avec le japonais Oki. Cette production de puces de 64 Mbits faisait justement l’objet d’un des projets Eurêka, JESSI, lancé en 1989, et auquel d’ailleurs IBM participe : il mobilisera 21 400 hommes-an sur huit ans, et son coût est estimé à 5 milliards de dollars sur six ans, pour une première production prévue fin 1993. Une somme à première vue considérable, mais en fait très raisonnable en regard de ce que dépensent les Japonais en recherche-développement. Mais le retard est-il rattrapable sans une véritable ligne de défense, alors que Fujitsu vient d’annoncer le premier prototype de puces de 256 Mbits ?

Le second aspect décisif, en matière de composants, est le processeur, le véritable « moteur » de tout ordinateur. Les leaders incontestés s’appellent Intel, Motorola, Texas Instruments et IBM, tous américains. Ainsi, les processeurs Intel équipent les ordinateurs compatibles IBM-PC, les Motorola les Macintosh d’Apple et les stations de travail. Le succès d’un processeur est lié à la bibliothèque de logiciels qu’il peut faire « tourner », et donc au logiciel de base, le système d’exploitation (SE), sous lequel il fonctionne. Or l’émergence d’un SE standard international reconnu, Unix, peut offrir une opportunité pour l’Europe, en particulier pour SGS-Thomson, qui a racheté voilà quelques années une petite société britannique, Inmos. Celle-ci a développé un processeur très puissant, le transputer, qui pourrait constituer le processeur de base des stations de travail et des supercalculateurs de demain : une petite société française, Chorus, a en effet développé un Unix fonctionnant sur ce processeur, qui permet de récupérer une partie de l’énorme bibliothèque de logiciels existant dans tous les domaines.

Mais quelle industrie pourrait absorber cette production européenne de mémoires et de processeurs ? L’informatique, d’abord, qui compte pour un quart dans la filière électronique, soit 250 milliards de dollars. L’Europe représente près du tiers du marché mondial, mais n’assure que 22 % de la production. Et ce déséquilibre ne peut que s’accroître. Les sous-secteurs où l’Europe détient des positions fortes — mini-informatique et grands systèmes — sont en effet ceux promis à la plus faible croissance, voire à la crise. Les industriels européens ont raté les plus grands tournants, comme celui de la micro-informatique, et parfois fait des erreurs stratégiques. Ainsi, quand Bull a voulu, avec le rachat de l’américain Zenith, s’offrir les parts de marché qui lui manquaient sur ce secteur de la micro, les acheteurs institutionnels des Etats-Unis — libéralisme oblige… — ont cessé d’être clients. Quant au marché des stations de travail, très prometteur, il est détenu à 80 % par les américains Sun, DEC et Hewlett-Packard-Apollo. L’unique fabricant européen est Cetia, filiale de Thomson, dont le chiffre d’affaires ne dépasse pas les 100 millions de francs, soit trois cents fois moins que le leader Sun…

Autre question : l’Europe peut-elle prétendre à l’indépendance technologique, voire militaire, sans disposer d’un supercalculateur ? Ces machines « mangeuses de nombres » sont indispensables dans la plupart des secteurs industriels, de l’automobile au nucléaire et à la chimie, où elles servent à la conception, au test, à la simulation. C’était d’ailleurs l’embargo du président Kennedy, en 1963, sur un gros ordinateur de Control Data, qui avait amené le général de Gaulle à lancer le « plan calcul ». Là aussi, la technologie offre une chance à l’Europe. On a longtemps cherché à créer des processeurs de plus en plus rapides, et l’américain Cray domine le secteur, même si la concurrence japonaise se fait de plus en plus sentir. Aujourd’hui, tous les constructeurs s’orientent vers une voie nouvelle, le parallélisme, où des dizaines, voire des milliers de processeurs « travaillent » en parallèle pour résoudre des problèmes. L’existence du transputer, les capacités reconnues des Européens en logiciels, leur laissent une chance de développer à moyen terme une machine à 100 % européenne. Les Allemands, avec leur projet Suprenium, sont d’ailleurs en passe d’aboutir.

L’électronique grand public, enfin, est le domaine sur lequel les Européens semblent décidés à se battre avec la dernière énergie. Ce secteur « pesait » en 1989, selon une étude du cabinet EIC, dirigé par M. Abel Farnoux, 86 milliards de dollars. La place des composants y est cruciale, et elle le sera encore davantage avec la télévision à haute définition (TVHD). Dans un poste de télévision actuel, la valeur de l’électronique « embarquée » est de 38 dollars. Elle sera d’au moins 150 dollars dans un poste de TVHD, dont 60 % de mémoires DRAM, et encore plus importante dans les satellites (magnétoscope, caméscope, vidéodisque…). D’où l’importance de la bataille de la TVHD. Avec elle, la fusion entre vidéo et informatique sera totale.

Le pari de la télévision à haute définition

L’inquiétude, sinon l’affolement, des Européens se justifie, car c’est sur ce marché des téléviseurs que subsiste un modeste espoir d’échapper à la domination japonaise : Philips et Thomson sont respectivement numéros deux et trois dans la production de téléviseurs, derrière Matsushita (les marques JVC et Panasonic). Les deux groupes européens produisent pour 9 milliards de dollars en Europe et pour 3 milliards de dollars aux Etats-Unis, par le canal de leurs filiales Philips of America et RCA. La récession américaine n’est d’ailleurs pas pour rien dans la perte affichée par Thomson Consumer Electronics, qui réalise 45 % de son chiffre d’affaires aux Etats-Unis. Mais les leaders, une fois de plus, sont japonais. Les firmes de l’archipel dominent ce secteur à 55 %, et avant tout Matsushita, Sharp, Hitachi et Sony. Une domination qui pourrait se transformer en hégémonie si le tube cathodique était supplanté, à moyen terme, par d’autres technologies : cristaux liquides, plasma ou micropointes. Car, sur ce marché des écrans plats — de 2 milliards de dollars actuellement et vraisemblablement de 9 milliards en 1997 —, tous les leaders (sauf l’américain Planar Systems) sont japonais : Sharp, Hitachi, Toshiba…

Face au système haute définition de la société de télévision japonaise NHK, qui exige un renouvellement du parc installé, le projet européen de TVHD, HD-Mac, a pour lui un atout, c’est d’être compatible : les diffuseurs pourront émettre en haute définition et être reçus sur des téléviseurs normaux, sans perdre d’audience. Mais une nouvelle menace pèse sur la norme européenne. Elle vient des Etats-Unis, où certains annoncent la possibilité d’une TVHD « tout numérique », faisant appel aux technologies de l’informatique et du codage binaire. La TVHD européenne, basée sur un signal analogique, pourrait ainsi être mort-née, alors que les sommes déjà investies dans les programmes industriels européens de TVHD sont considérables : Philips et Thomson y consacrent respectivement 11 et 9 milliards de francs, dont 3 milliards seront fournis par l’Etat français pour alléger la contribution de Thomson.

Malgré tous ces dangers, ou peut-être à cause d’eux, l’Europe semble avoir compris qu’elle ne peut renoncer à aucun de ces secteurs. Les interactions sont trop fortes pour envisager l’abandon d’un seul d’entre eux afin de concentrer les efforts sur un autre. A quoi bon une industrie des composants sans débouchés ? Comment construire une électronique grand public ou une informatique sans la maîtrise industrielle des composants de base ? L’Europe ne peut se contenter d’être un marché, fût-il unique.



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