Voilà bien un pays destiné par nature à connaître des troubles.

L’endroit où il se situe pourrait être aujourd’hui, comme son histoire l’a démontré dans le passé, l’un des points vitaux stratégiques du monde, entre la Russie, le Pakistan et la Chine. C’est en passant par ses défilés montagneux que les envahisseurs ont déferlé à maintes reprises sur l’Inde. C’est là qu’au dix-neuvième siècle se déroula ce que le poète de l’impérialisme britannique, Rudyard Kipling, appela « le grand jeu » : la lutte entre les empires russe et britannique. Là, sur la frontière du nord-ouest – aujourd’hui frontière du Pakistan, mais que les Britanniques n’avaient jamais éprouvé le besoin de définir sous une autre appellation géographique, – une partie considérable de l’armée britannique des Indes est restée stationnée jusqu’aux années 40.

Ce pays pourrait fort bien être aujourd’hui le théâtre d’émeutes, de luttes subversives, d’une révolution ou, à tout le moins, de la guerre froide. Pourtant, pour la plupart d’entre nous, l’Afghanistan n’évoque guère autre chose qu’un simple nom de pays.

La rivalité des grands

Comment cela s’explique-t-il ? Comment les autorités de ce royaume montagneux ont-elles réussi à maintenir entre leurs voisins puissants non seulement l’équilibre mais aussi le calme ?

En choisissant de se tenir en retrait de la scène internationale, ou en repoussant les offres alléchantes que la Russie ou les Etats-Unis leur faisaient miroiter. Pendant des années, elles ont reçu une aide financière des deux pays, acceptant l’année dernière près de 32 millions de dollars des Etats-Unis et environ 58 millions de dollars de l’Union soviétique. Au total, elles ont aussi perçu quelque 14 millions de dollars d’autres sources, principalement de l’Allemagne occidentale. Pour la première fois, en mars dernier, un accord d’aide économique a été signé avec la Chine, représentant une assistance de 28 millions de dollars pour dix années. D’après les normes appliquées par les donateurs respectifs, ce sont de grosses sommes pour un pays qui compte peut-être douze millions d’habitants. Jusqu’à présent, elles n’ont suscité aucune sorte de rivalité acharnée en Afghanistan, contrairement à ce qui se produit d’habitude dans certains endroits du « tiers monde ».

Une telle compétition entre les grandes puissances aurait bien pu se produire. En fait, l’Union soviétique donnait son aide à l’Afghanistan de façon intermittente depuis presque quarante ans, mais c’est au milieu des années 50 que les Russes sont intervenus à grande échelle. Au cours d’une visite en 1956, M. Khrouchtchev étonna les Américains en annonçant un prêt de 100 millions de dollars à l’Afghanistan. De nombreux autres ont suivi depuis, et une assistance militaire extensive a contribué à rééquiper les forces. armées afghanes d’armes et d’avions presque entièrement soviétiques.

Les Américains étaient déjà entrés en jeu. Outre une assistance technique quantitativement limitée, ils assurèrent une large participation au financement d’une réalisation désignée comme projet privé dépendant d’une compagnie américaine : le projet d’irrigation de la vallée du Helmand, au sud du pays. Mais l’inefficacité relative de ce projet ainsi que le marchandage et les conditions presque commerciales qui accompagnaient les prêts avaient éveillé chez les Afghans plus de ressentiment que de gratitude.

Deux sphères d’influence économique

C’est à partir de 1956 que les Américains prirent la compétition économique au sérieux. Pourtant elle n’a jamais dégénéré en cette rivalité féroce à laquelle on aurait pu s’attendre. Grâce en partie aux accidents de la géographie. La plupart des premiers projets d’aide russes et américains étaient en effet destinés à la construction de routes et à d’autres réalisations dans le domaine des transports. L’Afghanistan se trouva pratiquement divisé en deux sphères d’influence économique : les Russes construisaient leurs routes au nord et au nord-ouest, les Américains au sud et au sud-est. Les Russes aménagèrent un aéroport à Caboul, la capitale ; les Américains en construisirent un (qui s’est jusqu’ici révélé être un éléphant blanc qui coûte cher) à Kandahar. En outre, les projets russes pour le développement des ressources naturelles se situent principalement à proximité de la frontière soviétique.

C’est pourquoi ces projets n’eurent pas à se heurter sur le terrain. Là où ils auraient pu s’accrocher, dans les bureaux de planification de Caboul, le bon sens des techniciens et l’intérêt personnel des fonctionnaires vinrent à bout des concurrences entre les deux diplomaties. Là où des routes rivales se rencontraient, il fallait bien que les constructeurs coopérassent, et ils le firent. Si les Russes effectuaient l’étude aérienne de la région supérieure du pays, et les Américains celle de la partie inférieure, il fallait bien que les deux coïncidassent : les équipes spécialisées travaillèrent ensemble pour s’en assurer.

Et, naturellement, lorsque la guerre froide s’est atténuée, les attitudes des diplomates se sont dégelées. On peut percevoir une rivalité à Caboul, mais on peut aussi sentir que chacune des deux grandes puissances a cessé – si elle l’a jamais tenté – d’espérer faire basculer l’Afghanistan de son côté. Elles ont peut-être compris que les Afghans avaient une longue histoire dans l’art de manœuvrer pour survivre, et qu’ils cultivaient pour leur propre indépendance un sentiment de fierté admirable (ils l’ont surtout montré dans le passé dans leur lutte contre les Britanniques. C’est la raison pour laquelle l’influence de la Grande-Bretagne y est insignifiante aujourd’hui, ce à quoi Londres essaie de remédier au prix d’efforts considérables).

Les Afghans eux-mêmes en ont fait la preuve dans leurs relations avec l’U.R.S.S., qui des deux nations, est bien sûr, en tant que puissante voisine, celle qui se trouve dans la meilleure position pour les écraser complètement si elle le voulait, ce que les Américains ne pourraient envisager.

Même quand le sardar Daoud, le premier ministre modernisant et autocrate de la période 1953-1963, était favorablement disposé envers Moscou, l’influence soviétique n’a jamais été substantielle dans le pays. Les enseignants soviétiques n’étaient pas les bienvenus, et rares furent les étudiants afghans à se rendre en Union soviétique – les premiers qui le firent attendirent 1961 Dans ces deux branches de l’éducation, les Américains ont été beaucoup plus influents, et l’anglais, qui a remplacé le français, est aujourd’hui la langue étrangère la plus répandue parmi les classes évoluées. Les mesures récentes tendant à l’instauration d’un système démocratique, sous la direction du roi Mohammed Zahir Chah, doivent faire beaucoup plus plaisir aux Américains qu’aux Russes. Il ne semble pas cependant que l’Union soviétique y ait soulevé des objections. Si elle l’a fait, en tout cas, aucun compte n’en a été tenu.

La question du « Puchtunistan »

Ainsi en est-il pour la guerre froide.

Dans la politique purement asiatique, la place occupée par l’Afghanistan a été plus troublée à cause de sa querelle avec le Pakistan au sujet du « Puchtunistan ». La moitié à peu près des citoyens afghans sont des Puchtuns (Pakhtoons, Pathans). A peu près autant de gens appartenant à la même race vivent de l’autre côté de la frontière pakistanaise, la « ligne Durand », délimitée plus ou moins arbitrairement par les Britanniques. Il est naturel que les Afghans s’intéressent à leur sort. Aussi, lorsqu’en 1948 la proclamation d’un « gouvernement indépendant du Puchtunistan » suivit de près l’arrestation de leurs chefs par les Pakistanais, le nouveau gouvernement fut-il reconnu par l’Afghanistan.

Le sardar Daoud a poussé la querelle à un point tel qu’en 1961 les routes vitales de l’Afghanistan pour l’exportation vers le Pakistan furent bloquées. Elles n’ont été rouvertes qu’après sa chute, en 1963 – une chute à laquelle cette affaire n’avait pas peu contribué. Depuis, tout en maintenant son soutien formel au concept du Puchtunistan, le gouvernement afghan l’a fermement relégué à l’arrière-plan. Dès le début de cet incident, les Afghans avaient bénéficié du soutien non officiel des Indiens – le vieux chef puchtun, le khan Abdul Chaffar qui vit maintenant à Caboul, était un ancien compagnon des leaders au Congrès indien et demeure encore l’objet de démonstrations de sympathie dans les journaux indiens. Mais les Afghans se sont peu souciés d’insister sur ce point et, par exemple, lors des récents combats au Cachemire, ils sont restés strictement neutres.

Avec les Iraniens, un léger conflit de frontière existe ; en outre, les Afghans leur manifestaient un certaine froideur depuis leur adhésion au pacte du Cento, d’inspiration américaine ; ce sentiment se dissipe maintenant que l’Iran se rapproche de ses voisins en tant que tels, plutôt que parce qu’ils sont des alliés de l’Amérique. Mais les liens culturels étroits qui existent entre les deux pays n’ont cessé de les unir.

L’ombre de la Chine

L’inconnue, c’est l’intervention de la Chine. Les Afghans espèrent probablement qu’ils peuvent manier la Chine – avec laquelle ils n’ont qu’une frontière commune exiguë – comme ils l’ont fait avec les autres grandes puissances. On leur a bien entendu amplement assuré que leur accord économique, assorti d’un accord culturel signé en même temps, ne signifie pas la moindre intention de la part de Pékin d’intervenir dans les affaires afghanes

Mais si les Chinois voulaient provoquer des troubles aux frontières sensibles de l’Union soviétique, la nouvelle démocratie afghane leur en fournirait une occasion. Une Constitution nouvelle, relativement démocratique, a été adoptée en 1964, et les premières élections libres, par comparaison avec toutes les précédentes, en vue de former un gouvernement responsable, ont eu lieu cet automne. Les partis politiques vont être autorisés, à l’exception probablement du parti communiste. La presse, qui était demeurée jusqu’ici un organe du gouvernement, va acquérir une certaine liberté. Tout cela dans un pays où il existe à peine une bourgeoisie stable et où la liberté politique, si restreinte qu’elle soit, était presque inconnue avant ces événements. Des dangers évidents jalonnent le chemin pour lequel le roi Mohammed Zahir Chah a opté volontairement, comme l’ont démontré sans tarder les émeutes estudiantines qui ont coïncidé avec les premières réunions du nouveau Parlement et provoqué un changement de premier ministre, à la suite duquel M. M. H. Maiwandwal a remplacé le Dr Mohamed Youssouf au pouvoir depuis 1963.

Ce peut être faux, mais depuis lors les milieux dirigeants d’Afghanistan ont été fort préoccupés par le fait que les émeutes, qui furent certainement dirigées de la gauche, aient pu se produire à l’instigation de l’extérieur ; et certains Afghans pensent (à tort très probablement) y détecter la main de la Chine. Quoi qu’il en soit, il est difficile de croire qu’une fois ouvertes les vannes de la politique, ce pays, aux frontières communes avec la Russie et la Chine, pourra poursuivre le cours de sa politique globale dans la même quiétude que par le passé.



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