Mardi 8 heures. Embarquement matinal à Chongqing, au son des cornes de brume déchaînées. Les passagers tâtonnent dans la pente incertaine et gagnent la passerelle du quatre-ponts N° 55, hésitant à confier leurs bagages aux agressifs « coolies-bâton » — paysans pauvres qui par centaines de milliers sont réfugiés dans la grande métropole fluviale.

Noyée dans ses brouillards coutumiers, Chongqing s’éloigne vite, et le N° 55 commence sa descente du Yangtsé, déjà puissant à 2 500 kilomètres de son embouchure : courant vif qui encercle les îlots boisés, tourbillons autour des affleurements rocheux, remous qui soulignent les coudes brusques du lit, reflets mobiles, bruns-jaunâtres, de l’eau turbide et terreuse. Cette vie liquide si vigoureuse, dont le pilote joue habilement, se laissera-t-elle dompter par le méga-barrage en projet ? Lequel, par ailleurs, va submerger les activités multiformes qui défilent le long du fleuve : terrasses étagées sur les versants, bacs et ponts au débouché des affluents, maraîchage à ras de l’eau, bourgades et villages riverains, plans inclinés pour charger et décharger.

12 h 15, première escale, Fuling. Des coolies torse nu, les épaules protégées d’un grossier carré de toile, mettent plus de deux heures à charger d’innombrables caisses de carton, sans doute produits d’une usine locale.

Le temps se couvre, le vent se lève, les rives se rapprochent. On devine tout juste les poissons géants sculptés à fleur d’eau, ou les marques des niveaux les plus bas, taillées régulièrement depuis l’an 763, sous les Tang. On longe les onze étages de la pagode de Shibaozhai, nichés dans la masse d’un rocher à pic. Au loin, Fengdu, la Cité des morts, célèbre par ses horrifiques bas-reliefs bouddhistes.

18 h 15, seconde escale, Zhongxian. La nuit tombe, sans ralentir les remorqueurs et péniches, les barques de pêche, les bateaux de passagers à trois, quatre ou cinq ponts, les vedettes rapides qui se croisent ou se dépassent en une incessante noria fluviale. Les projecteurs du N° 55 balaient les flots limoneux maintenant teintés de mauve et de rose. Dans la brume, on distingue encore les profils successifs des versants échelonnés dans le lointain, mais les rives ne se laissent apercevoir que grâce aux lignes de balises lumineuses, étranges lucioles rouges et vertes qui semblent glisser à ras de l’eau.

21 h 15, troisième escale, Wanxian. Le N° 55 y attendra le lendemain matin car on ne passe pas les Trois Gorges de nuit. Dans une mêlée farouche, un bon millier de migrants venus des campagnes pauvres du Sichuan oriental se lancent sur la passerelle avec leurs ballots précaires et se casent au hasard dans les entreponts, les escaliers, les coursives. Les touristes qui ont choisi les cabines climatisées et les hôtesses à jupe fendue des palaces fluviaux ne connaîtront jamais cette Chine-là…

Mercredi, 6 heures. Le N° 55 quitte Wanxian dans la nuit. Rythmée par la musique sirupeuse et lancinante de la sono, la vie reprend à bord de notre microcosme flottant. Les passagers des cabines se retrouvent dans le salon de proue, car on se lie facilement dans la Chine post-maoïste — y compris avec les quatre Français et les cinq Japonais un peu perdus au départ.

Ce petit monde privilégié ne fraie guère avec les centaines de passagers en dortoir, confinés sur leurs couchettes « dures ». Et encore moins — sauf pour gagner à enjambées difficiles la salle à manger de l’arrière — avec les misérables migrants d’entrepont embarqués à Wanxian. Une simple porte à deux battants sépare ceux-ci du couloir à moquette qui dessert les cabines, mais elle se double d’une invisible membrane sociale, aussi rigoureuse que celle qui fendait le salon de L’Ange exterminateur de Bunuel. Si facile à passer, cette barrière n’est pourtant transgressée ni de jour ni de nuit. Infinie résignation des laissés-pour-compte, dans la Chine de « l’ouverture » …

Au fait, il y a bien un millier de passagers en surnombre. Le N° 55 appartient au même Sud que les ferries surchargés et les cargos-radeaux des Philippines ou d’Amérique latine.

9 h 15, quatrième escale, Fengjie et Baidi. Le Yangtsé est un lieu culturel, millénaire. Sur la paroi, une antique inscription monumentale en quatre caractères salue « le vent pur qui remonte le fleuve » (Jiang shang, feng qing). On vient de passer le temple de Zhang Fei, héros de la saga des « Trois Royaumes » ; il est prévu de le reconstruire à l’identique plus loin, car le barrage l’engloutira. C’est à Baidi même, chanté par Du Fu, le grand poète des Tang, que trouva la mort Liu Bei, autre héros des Trois Royaumes.

Très vite, voici Qu Tang, la plus courte (8 kilomètres) mais la plus étroite et la plus abrupte des gorges du fleuve. Le N° 55 est si petit entre ces versants taillés comme à la hache, parfois sur un kilomètre à la verticale. Le vent s’engouffre dans la trouée que longe vaillamment une route, presque dérisoire avec ses bus ruraux brinquebalants et les menues taches blanches de ses cyclistes en blouse.

A bord, fait très exceptionnel en Chine, la plupart des passagers ne cachent pas leur excitation. On s’interpelle, on se photographie, on passe d’un bord à l’autre pour comparer la vue. Mais des irréductibles s’enferment dans leur cabine, comme pour afficher leur indifférence envers les gorges. Seraient-ils « pro-barrage » ?

10 h 50, 5e escale, Wushan. Voici l’entrée du long canyon de la seconde gorge (45 kilomètres). De puissants massifs, parmi lesquels se faufile la gracieuse colonnette solitaire de la Xian-Nü-feng (Pic de la femme-esprit), dominent les tourbillons ambrés devenus extrêmement violents. Prudentes, les petites péniches locales restent au plus près de la rive.

Sur mon bloc, je retrouve un quatrain du poète Li Bai, transcrit dans le train de Pékin par un intellectuel de Xi’an en souvenir de sa propre croisière dans les Trois Gorges :

« Je quitte à l’aube Baii dans ses nuées multicolores

Pour regagner Jiangling : mille stades en un jour.

Sur les deux rives, les singes s’appellent sans cesse ;

Déjà mon esquif glisse entre dix mille étages de montagne (1). »

Lui ne cachait pas son hostilité au projet de barrage…

13 heures, 6e escale, Badong. On s’engage très vite dans la troisième gorge, celle de Xiling. La plus longue (70 kilomètres), elle se compose en fait de deux défilés que sépare une section plus basse, site même du futur barrage.

Sur la rive, un slogan volontariste en caractères géants : « S’implanter dans les Trois Gorges, pour développer le Grand Fleuve » (Jianshi San Jia, Gaifa Zhang Jiang).

Les travaux ont déjà commencé, sur ce chantier pharaonique qui grouille de mouvements en tous sens et fourmille d’activisme technique — formules archi-usées, mais qui prennent ici tout leur sens…

Au fil des kilomètres se succèdent les chaînes ininterrompues de camions et de bus, les réservoirs de carburants, les rampes d’accès, les ponts provisoires, les talus bétonnés, les alignements de baraques, les engins lourds. Un peu irréel, un « pont de singe » en filins métalliques arrimés sur des pylônes géants est parcouru de minuscules silhouettes qui passent d’une rive à l’autre, si haut, si loin, qu’elles en semblent presque immobiles.

Le barrage (pa) pose peut-être quatre grandes séries de problèmes :

 écologiques : peut-on bouleverser ainsi le réseau fluvial du Yangtsé central, affluents compris, si vital pour cette partie de la Chine ? Comment le fleuve réagira-t-il, notamment du fait des surabondantes alluvions qu’il charrie ?

 économiques : les gains énergétiques annoncés vont-ils équilibrer l’énorme surcoût occasionné par le gigantisme du projet ? Dix barrages moyens, de même rendement en électricité, n’auraient-ils pas coûté moins cher ?

 culturels : l’identité chinoise est profondément historisée, sur des millénaires. Mais l’élévation du niveau du fleuve (jusqu’à 110 mètres) engloutira à jamais plus de mille sites et monuments, dont le sauvetage exigerait un budget colossal ;

 sociaux : il faudra déplacer au moins un million de personnes, arrachées à leur lieu de vie, déracinées socialement et moralement.

Même si la Chine du néocapitalisme autoritaire, celle dont Singapour est devenu le modèle plus encore que Hongkong, n’a guère débattu démocratiquement de tout cela, on se gêne de moins en moins à Pékin pour évoquer une cinquième question, laquelle rendrait caduques les quatre autres : l’affaire n’est-elle pas finalement politique ? Le pa du Yangtsé ne serait donc qu’une épreuve de force, par laquelle un premier ministre au pouvoir contesté tenterait d’inscrire ce pouvoir « en dur » dans un site prestigieux. Que ce premier ministre ait autrefois reçu une formation d’ingénieur en hydraulique n’a pu que le pousser dans cette voie… Ainsi, dit-on encore, les travaux seraient appelés à se ralentir d’eux-mêmes sinon à être suspendus, quand interviendront à la tête du gouvernement les changements qu’on devine proches…

19 heures, 7e escale, Yizhang. Le soir tombé, on passe l’écluse de l’ancien barrage de Gezhou, construit dans les années 70. Des quatre ponts, des centaines de têtes se penchent, fascinées par l’insolite mouvement vertical du bateau. Beaucoup fument, et les épaisses nuées qui tourbillonnent dans les projecteurs confirment que le mouvement antitabac ne compte guère encore en Chine…

Jeudi, 8e escale, Shashi. En pleine nuit, le ballet des coolies au carré-dossard de toile a repris comme aux autres escales, cette fois pour charger de gros sacs de riz.

La fragile valve sociologique qui traverse le N° 55 a tenu bon. Les migrants sans avoir, sans avenir, sinon sans aveu, continuent à respecter la simple porte non verrouillée qui les sépare des privilégiés de l’avant. Ce « second barrage du Yangtsé », dont le rôle est de contenir des masses humaines et non plus des masses aquatiques, est peut-être aussi significatif de la réalité chinoise, M. Deng regnante, que le premier…

11 heures, 9e escale, Yueyang. Alors que les passagers des cabines partent visiter en bus un illustre ensemble de pavillons d’époque Song, la foule compacte des migrants d’entrepont se vide brusquement, comme aspirée par une pression supérieure. On est au point le plus méridional du trajet, sur le grand axe Pékin-Wuhan-Canton-Hongkong. Où ces gens espèrent-ils arriver ?

20 heures, 10e et dernière escale, Wuhan. Tout l’après-midi, on a traversé la plaine sans limites du Yangtsé moyen. L’horizon est vide. Le bateau avance dans la brume, la Chine avance dans la brume.

Après avoir pris congé des compagnons du salon de proue, débarquement dans la remuante et bruyante foule nocturne de l’immense Wuhan, si chinoise…



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