« Si vous deviez écrire une lettre à votre futur bébé, que lui diriez-vous ? ». Dans Billion Dollar Baby, son dernier spectacle traduit en livre, Audrey Vernon tente d’y répondre. Mais la tâche n’est pas aisée : que peut encore bien offrir ce monde à un être naissant ? Pourquoi continuer de désirer des enfants dans un tel vacarme ? Et si on le souhaite plus que tout, comment bien le vivre ? Comment expliquer à cet individu à venir l’étrange réalité dans laquelle il va bientôt entrer ? Toutes ces questions qui traversent de plus en plus les nouvelles générations, l’écrivaine et humoriste a décidé de les aborder sous un angle aussi sobre que réaliste. Voilà les choses de notre Terre, énumère-t-elle à l’enfant qu’elle porte. Voilà les dimensions avec lesquelles il te faudra composer. Retour sur un sentiment partagé.

On peut, pour mille et une raisons absolument légitimes, ne pas vouloir d’enfants. Un sentiment intime, une évidence indicible, une histoire de vie marquante… Mais aussi, et de plus en plus, par appréhension écologique. En effet, dans un monde pauvre en horizons où tout semble s’amenuiser et s’obstruer, certains adultes refusent d’imposer à une vie supplémentaire la vision de nos erreurs et/ou à la Terre une existence de plus. 

Toutefois, bien qu’ils partagent ces inquiétudes, d’autres ressentent le besoin ou l’envie de mettre au monde, d’élever et d’accompagner un être humain. La cohabitation de ces différentes émotions complexes – crainte de l’avenir commun et désir d’y projeter la vie – forment un mélange parfois déstabilisant qui peut être mal vécu. A ce malaise, Audrey Vernon a réagi par l’écriture, celle d’une lettre ouverte destinée à son futur bébé. Un exercice d’honnêteté et de synthétisation aussi utile que salvateur.

Genèse : pourquoi écrire une lettre à un futur enfant ?

« Mon bébé chéri, chair de ma chair, … ». C’est en 2016 qu’Audrey Vernon a l’idée d’une telle lettre. Mais il faudra attendre 2019 pour qu’elle prenne définitivement forme, pour le théâtre d’abord. Entre-temps, l’écrivaine n’aura cessé d’y penser, « au milieu des attentats, de Nuit debout, de la guerre en Syrie, des Gilets Jaunes… ». C’était aussi pendant les centaines de morts en méditerranée et la fermeture simultanée des ports au nez de l’Aquarius, les feux d’Australie et ceux d’ailleurs, les inondations perpétuelles et les famines, les guerres, occupations, manifestations réprimées… Mais c’était aussi avant la crise sanitaire, la montée décomplexée de l’autoritarisme et des politiques sécuritaires, l’exacerbation paroxystique des inégalités et, surtout, l’accélération incontrôlable des conséquences du dérèglement climatique.

Alep, Syrie, 2019. Images rapportées par le documentaire Pour Sama, réalisé par Waad al-Kateab et Edward Watts. @ITNProductions

En effet, si les tragédies ont toujours parsemé l’Histoire avec ardeur, et à différentes échelles, ces dernières années semblent concentrer un cumul notable d’événements tristement spectaculaires. Leur nombre n’ayant d’égal que leur degré d’impact et de dégâts, naturellement amplifiés par la fuite en avant du capitalisme, l’intensification de la mondialisation économique et l’effet domino des catastrophes naturelles d’origine anthropique prédites depuis plusieurs décennies. Quand autrefois désastres il y avait, aussi terribles et invivables qu’ils aient été, ils ne remettaient pas en cause l’existence même de notre écosystème sur le long-terme, par notre faute. Notre époque si : de ses paysages à ses ressources, en passant par son équilibre, la pérennité de ses espèces animales, végétales et, in fine, de l’humanité, notre environnement est menacé. 

« Mon bébé chéri, […] On a découvert qu’en cramant des trucs, on pouvait se passer des muscles. Alors, on crame tout : le charbon, le pétrole, le bois, l’uranium, Notre Dame de Paris, Lubrizol, l’Australie, la Californie…on crame tout ! Même pour fabriquer du froid, on crame des trucs. On a rendu l’énergie humaine superflue. Et c’est là qu’on a inventé les salles de sport ».

Face à un tel constat, qui plus est non-exhaustif, les futurs parents peuvent se sentir impuissants, submergés et faire l’expérience de l’éco-anxiété. De la combinaison du latin oikos qui signifie « maison » et anxius, dont la racine grecque renvoie à l’idée d’enserrement, cet état d’incertitude est de plus en plus répandu. Et comment aurait-il pu en être autrement ? La frontière entre les événements sociétaux et nos vies individuelles, si tant est qu’elle existe, étant indéniablement poreuse, nous ne pouvons feindre une pleine indifférence. Loin du mythe individualiste vendu par nos modèles, nous sommes régit par une inévitable interdépendance avec l’extérieur. Aussi, à propos de ce rapport perméable au grondement extérieur, Audrey Vernon confie-t-elle : « J’ai beaucoup pleuré, puis je me suis endurcie ; j’ai voulu regarder en face notre civilisation pour la refuser, dire que je ne suis pas d’accord et qu’elle m’est imposée ». Comment ? Il lui aura d’abord fallu tendre l’oreille. 

Expliquer le monde, c’est d’abord essayer de le comprendre.

Les cascades d’informations qui nous arrivent sont parfois difficiles à digérer, anxiogènes à raison, mais indispensables à une approche éclairée de notre paradigme. L’écrivaine a voulu les affronter. Car bien sûr, avant d’expliquer à un nouvel esprit sensible ce qui l’entoure, il était nécessaire qu’elle le comprenne elle-même : que ses idées soient claires, même si évolutives, et que son regard soit le plus juste possible à cet instant de transmission. Pour cela, elle a tenu à mobiliser un grand nombre de connaissances et de références. Du moins de quoi acquérir une vue d’ensemble documentée, d’aiguiser son esprit critique, et de fonder ses positions avec un minimum de lucidité. Un travail préalable aussi utile que laborieux, décrit la comédienne :

« J’ai dû me détacher de l’Etat, des institutions, de l’école, leur retirer ma confiance aveugle. J’ai dû déconstruire tout ce qu’on m’avait appris pendant mes premières années. Je ne veux pas que mon enfant apprenne des choses inutiles pour devoir les désapprendre ensuite. Je veux qu’il entre dans la vie les yeux ouverts ».

Ainsi, pour étoffer son expérience de vie personnelle, indéniable bien que partielle, Audrey Vernon opte principalement pour des ouvrages d’ethnologie et de sociologie. Ils sont ses alliés, assure-t-elle. Après les quelques pages qu’elle adresse directement et très simplement à son futur enfant, Billion Dollar Baby propose donc un recueil de discours sélectionnés avec attention, comme une sorte de continuité collective de sa parole. En s’aidant d’auteurs et autrices variés pour compléter la présentation du monde qu’elle tente d’offrir à son enfant, Audrey Vernon délivre un message ultime : faire communauté sera la clef d’une compréhension plus aboutie et solide de notre réalité. En plus d’être une issue favorable à nos modèles, vers une sobriété écologique reposant sur l’entraide, le partage et l’énergie humaine.

A ses côtés, pour raconter le monde à la future génération, des myriades d’extraits, tirés entre autres de : Responsabilités et jugements d’Hannah Arendt, des discours de Deep Green Resistance, un mouvement pour sauver la planète signés Derrick Jensen, Lierre Keith et Aric McBay, des allégories de Georges Orwell, des notes de l’ethnologue Pierre Clastres dans La Société contre l’Etat, des mots de Thomas C.Patterson dans L’invention de la civilisation occidentale, ou encore de ceux de Sigmund Freud, dont elle choisit notamment ce passage de L’Avenir d’une illusion : « La civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité qui a compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition ». Une citation à l’image de l’orientation de sa lettre, dont voici un aperçu, en représentation sur scène :

La lettre ouverte à son enfant à naître d’Audrey Vernon se présente ainsi non seulement comme un appel à faire le point sur ses propres connaissances, ses aliénations et sa vision du monde, mais à les (re)travailler en permanence et à les compléter du savoir pertinent et riche mis à disposition par d’autres, à différentes époques. Cet exercice critique, volontairement éclipsé par l’appel du capitalisme à se divertir et consommer sagement, apparaît ainsi doublement inspirant : un moyen de transmettre aux générations futures une compréhension éclairée des rouages de nos modèles qui puisse faciliter leur émancipation, comme l’occasion de se tenir pour cela, soi-même, dores et déjà plus éveillé.

Billion Dollar Baby : Lettre ouverte à mon enfant à naître est disponible aux éditions Libre depuis 2020. A se procurer en librairie indépendante. 

– S.H

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