La montée en puissance de l’émotion comme critère de pensée dans nos sociétés occidentales marque un effondrement corrélatif de la raison comme moyen d’élaborer notre jugement. Venu, comme le plus souvent dans le monde occidental, des États-Unis, le phénomène de la culture l’émotion ronge notre civilisation. Les exemples les plus édifiants se trouvent en particulier dans la manière dont l’actualité judiciaire est traitée dans les médias mainstream.

Le règne des médias

La diffusion de la culture ne se fait plus à l’école, dont le niveau baisse en Occident et particulièrement en France, mais dans les médias. Les parents les mieux intentionnés sont débordés par la masse d’informations déversée par les écrans. Ne parlons même pas des instituteurs, dont la fonction n’est plus d’instruire, mais d’éduquer.

On sait bien que la meilleure manière d’atteindre sa cible, c’est d’éveiller son attention avec un moteur puissant, l’émotion. Dès lors, le contenu diffusé va d’abord s’attacher à déclencher un sentiment naturel, tel que la compassion, la colère, ou encore la tristesse. Ainsi peut-on tout suggérer, du désir de vengeance, d’apitoiement ou de condamnation. La pensée raisonnable n’a plus sa place. Dès lors, il est inutile d’attendre des médias un exposé d’éléments de fait qui puisse accompagner sereinement la construction de notre jugement. Car le support de l’image n’est pas compatible avec la raison.

Un certain nombre d’exemples illustrent cette régression.

La question de la prescription

La prescription, en matière pénale, est un principe largement reconnu. Pour autant, il est aujourd’hui attaqué de toutes parts à la faveur des affaires les plus médiatiques. Augmenter à l’envi la durée de la prescription mais aussi multiplier les infractions imprescriptibles ruine un principe général pourtant nécessaire à la paix sociale. On a longuement estimé que le temps qui passe amoindrit l’atteinte à l’ordre public de sorte qu’une sanction pénale perd de plus en plus de son intérêt pour la société.

Éric Zemmour expliquait récemment que c’est la charité chrétienne qui avait à l’origine justifié la pratique de la prescription. Plus simplement, nous pouvons comprendre pourquoi on peut concevoir de laisser impunie une faute pourtant caractérisée. Qui d’entre nous n’a pas un souvenir d’enfance lié à une grosse bêtise qui n’a pas été sanctionnée à cause d’un gros mensonge ? Il ne viendrait à l’esprit de personne de vouloir punir ce type de comportement des années ou décennies plus tard. C’est une évidence dont tout le monde convient, mais qui sous-tend également la prescription comme moyen d’oublier.

Mais aujourd’hui, des hommes politiques sont capables de proposer, en matière d’agression sexuelle, un dispositif neutralisant toute prescription pourtant acquise par le temps, en cas de réitération. Cela créerait alors une sorte d’imprescriptibilité rétroactive. Et nous n’en sommes pourtant pas loin puisque les parquets, aujourd’hui, ordonnent des enquêtes ou encore ouvrent des informations judiciaires alors même que l’infraction révélée par la victime est manifestement prescrite dans le temps. Au-delà de l’idée que l’enquête pourra, sur le plan moral, établir la réalité des faits et satisfaire la victime tout en se concluant par un inévitable non-lieu, on ouvre là une porte à la dégradation des principes en matière pénale, dont l’objectif premier est la sanction, à condition cependant qu’elle conserve son utilité sociale.

L’affaire Halimi

Cette pauvre Sarah Halimi a été violentée puis défenestrée par son voisin Kobili Traoré. Par ordonnance du 12 juillet 2019, les magistrats instructeurs prononceront un non-lieu à l’égard de Traoré au motif qu’au moment des faits, l’intéressé était dans un état mental abolissant son discernement.

Contrairement aux fâcheuses déclarations initiales de François Molins, à l’époque procureur de Paris, l’acte avait une connotation antisémite caractérisée, Traoré ayant déclaré « je me sentais comme possédé. Je me sentais comme oppressé par une force extérieure, une force démoniaque » reconnaissant là que le fait que sa victime soit juive était un élément de sa motivation. Le problème ici est que parce qu’il s’agit d’un meurtre antisémite, on a absolument voulu que le meurtrier soit jugé par un tribunal. On a vu ainsi des cerveaux pourtant bien construits, comme Franz-Olivier Giesbert et Éric Zemmour s’insurger contre la décision de non-lieu en argumentant frontalement contre la réalité du dossier d’instruction. Puisque Traoré avait agi sous l’influence du cannabis, il ne pouvait qu’être totalement responsable pénalement.

Or si Traoré avait des traces de cannabis dans son sang, il reste que dans la suite même des faits, son état psychiatrique a été jugé incompatible avec une garde à vue. Une première expertise concluait non pas à son irresponsabilité, mais à une altération de son discernement, et par conséquent à une atténuation de sa responsabilité pénale. Les juges ordonnaient, ce qui est d’ailleurs habituel en matière criminelle, une deuxième expertise confiée à trois spécialistes qui concluaient unanimement à « l’abolition du discernement de Kobili Traoré au moment des faits, ainsi que du contrôle de ses actes ».

Le co-expert Paul Bensussan a dû se défendre tant les commentaires méritaient d’être modérés.

Le non-lieu s’imposait donc, et seule la volonté de médiatiser absolument cette affaire a déterminé des prises de positions dénonçant à tort une sorte de dysfonctionnement judiciaire alors même que les non-lieux pour abolition du discernement sont courants, mais plus rarement médiatisés.

Bouquet final, #BlackLivesMatter

Il suffit de partir du principe que la discrimination à l’égard des noirs autrement dit les afro-américains, est un fait acquis. Soit, les noirs sont particulièrement maltraités par la police américaine, dont la formation professionnelle est souvent lacunaire.

Mais la couverture médiatique est d’une totale partialité. Pas un mot ou presque quand un policier tue un blanc, sauf si sa victime est mineure. On perd donc la raison à l’aune de l’émotion. Il n’y a pas pour autant de réflexion significative sur la cause des violences policières aux USA, qui ne se limitent évidemment pas au racisme. Or en l’espèce, l’origine du mal est la brutalité des policiers américains qui recourent aisément à l’usage de la violence et des armes comme moyen usuel en cas de simple rébellion des citoyens.

Une femme, noire, a été abattue alors qu’elle attaquait au couteau une autre femme, noire également. Sans les tirs du policier, la victime aurait été gravement blessée, sinon tuée. Mais la couverture médiatique a consisté à dénoncer un nouveau meurtre d’une noire par un policier malgré les précisions données par le chef de la police de Columbus, et surtout une vidéo qui ne laisse place à aucun doute sur la question. 

La matière pénale est une source inépuisable de sujets pour les médias, mais leur ignorance quasi-générale à propos du sujet, comme la recherche du sensationnel,  polluent la diffusion de l’information. Il y a certes quelques chroniqueurs judiciaires , essentiellement dans la presse écrite, qui dominent parfaitement le sujet, mais ils sont devenus inaudibles, noyés qu’ils sont par une exploitation émotionnelle des faits divers. 

On ne peut donc pas admettre que des journalistes persistent à relayer, sans les modérer, les affirmations selon lesquelles les juges auraient excusé le meurtre commis par Traoré parce qu’il était sous l’influence du cannabis. 



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